Produit par un réseau des Intellectuels Pour la SOUVERAINETÉ (IPSO) composé de :
Michel SEYMOUR (philosophie, U. de Montréal)
Jocelyne COUTURE (philosophie, UQAM)
Pierre-André JULIEN (économie, UQTR)
Guy LACHAPELLE (sc. politique, Concordia)
Daniel LATOUCHE (INRS Urbanisation)
Jacques-Yvan MORIN (droit, U. de Montréal)
Kai NIELSEN (philosophie, U. de Calgary)
Guy ROCHER (droit, U. de Montréal)
François ROCHER (sc. politique, U. Carleton)
Mathieu-Robert SAUVÉ (journaliste)
Geneviève SICOTTE (études françaises, U. de Montréal)
Daniel TURP (droit, U. de Montréal)
Jules-Pascal VENNE (sc. politique, Édouard-Montpetit)
Introduction
1. La nécessaire reconnaissance. L'argument philosophique
2. La nécessaire protection. L'argument linguistique
3. La nécessaire émancipation. L'argument culturel
4. La nécessaire égalité. L'argument historique
5. La nécessaire solidarité. L'argument sociologique
6. La nécessaire représentativité. L'argument politique
7. La nécessaire décentralisation. L'argument administratif
8. La nécessaire limite à la compétitivité. L'argument économique (I)
9. Le nécessaire développement. L'argument économique (II)
10. La nécessaire légitimité. L'argument constitutionnel
Conclusion
Introduction
L'autonomie (1)
est au coeur de la vie des peuples comme de celle des personnes. Renoncer délibérément
à l'autonomie, s'il était possible d'imaginer cela, serait renoncer à exercer les
capacités caractéristiques d'une personne: la capacité de faire des choix, de concevoir
des projets, de les exécuter et d'en assumer les conséquences. Lorsqu'une personne cesse
d'être autonome, elle cesse d'être une personne libre et responsable. Lorsqu'un peuple
cesse de s'affirmer, il cesse d'être un peuple libre et responsable devant les autres
peuples et devant ses propres membres. L'autonomie n'est pas un choix : c'est le mode
d'existence des personnes et des peuples. On ne choisit pas entre l'existence et le
néant. C'est dans ce sens premier et fondamental que nous parlons ici de nécessité.
Mais nous parlons aussi de la
nécessaire souveraineté , qui est devenue pour les Québécois et Québécoises
la seule façon d'exercer leur autonomie. Nous parlons de leur obligation de réagir face
aux contraintes extérieures qui limitent leur capacité de faire des choix et leur
dénient la responsabilité de leur propre avenir. Nous parlons du devoir qu'a le Québec
envers ses citoyens de rétablir les conditions perdues de leur autonomie. Cette
nécessité-là est de part en part morale et politique.
Dans le débat quotidien sur les «
affaires de la cité » se font périodiquement entendre des cris d'alarme, des mises en
garde, des appels urgents à penser l'ensemble de notre situation et à prendre notre sort
en main. Des voix plus sobres mais non moins pressantes nous rappellent aussi, dans des
arguments ponctuels et implacables, que notre économie, notre langue, notre culture,
notre administration publique, nos traditions démocratiques s'engluent dans les
marécages d'un fédéralisme sans horizons. Ces voix prises une à une disent les
écueils que rencontrent les Québécois et Québécoises dans leur quête d'autonomie et
leur désir de bâtir une société à la mesure de leurs besoins et de leurs aspirations.
Prises ensembles, elles montrent le danger d'un effritement progressif de la société
québécoise. Prises ensembles, elles montrent l'urgence et la nécessité de la
souveraineté du Québec.
Les « affaires de la cité »
concernent tous les citoyens; le Québec, pour le meilleur et pour le pire, ne s'est pas
fait sans eux. Le temps est venu d'éviter le pire. Mais les affaires de la cité
sollicitent en particulier les intellectuels. Ceux-ci ne doivent pas abandonner l'esprit
de liberté qui est leur bien le plus précieux. Cela est d'autant plus vrai qu'ils ont
joué un rôle déterminant dans le développement du Québec contemporain, et que
corollairement, la modernisation du Québec les a servis au plus haut point. Ils ne
doivent pas renoncer à leur rôle au moment où les Québécois et Québécoises sont
invités à décider de leur avenir collectif. Les intellectuels négligeraient leurs
responsabilités s'ils prétendaient que leur désengagement est une garantie de sérieux
et d'objectivité. Il arrive un temps où ne rien faire et ne rien dire, c'est en fait
entériner le statu quo. Le conformisme, la torpeur et l'inertie qui règnent
doivent être surmontés. Comme le suggérait naguère Pierre Vadeboncoeur, il faut
prendre la « ligne du risque », et intervenir sur la place publique. Les intellectuels
peuvent articuler, préciser et clarifier les idées que leurs concitoyens sentent
intuitivement. Ils n'y arrivent pas toujours, mais ils ont le devoir d'essayer. Dans le
cas présent, ils peuvent développer de nouveaux arguments pour faire la souveraineté.
À l'heure des décisions graves,
les intellectuels doivent dire ce qu'ils savent; ils doivent avoir le courage d'en tirer
les conclusions, et ils ont le devoir de n'en dissimuler aucune. C'est dans cet esprit que
nous avons rassemblé ici dix arguments en faveur de la souveraineté du Québec. Pris
séparément, ces arguments montrent comment diverses valeurs auxquelles adhèrent les
Québécois et Québécoises sont mises en péril par les politiques qui régissent la vie
publique canadienne. Pris conjointement, ils montrent que les aspirations et les projets
légitimes des Québécois et Québécoises sont systématiquement compromis par la
tutelle du gouvernement canadien, et ils montrent que le peuple québécois, dans ce
contexte, est condamné à se confondre dans le grand ensemble canadien. Notre situation
n'est pas le fruit du hasard et de la contingence; elle est le fruit, prêt à tomber,
d'une conjoncture qu'il faut résoudre. La souveraineté du Québec n'est pas un luxe.
C'est une nécessité.
Les arguments en faveur de la
souveraineté sont nombreux. Après trente ans d'échecs constitutionnels, les
perspectives de changement profond du Canada dans le sens des aspirations du Québec sont
nulles. Cela consacre à toutes fins utiles la victoire du statu quo. Pire encore,
cela annonce des changements inacceptables menant à une centralisation accrue et à un
modèle de développement politique, économique et social qui ne convient pas au Québec.
Les Québécois et les Québécoises se trouvent donc à la croisée des chemins. Ils
doivent choisir leur principale communauté d'appartenance.
1. La nécessaire reconnaissance. L'argument philosophique
Le premier argument en faveur de la souveraineté
est le plus simple et le plus décisif. Les Québécois et Québécoises constituent un
peuple, mais le Canada refuse de leur reconnaître ce statut. La souveraineté est donc la
seule solution qui s'offre à eux aujourd'hui. Mais qu'est-ce qu'un peuple? Qu'est-ce que
le nationalisme? Une analyse conceptuelle de ces notions peut être utile pour mieux
situer le débat.
Qu'est-ce que le nationalisme ?
Certains prétendent que le nationalisme ne peut
conduire qu'au tribalisme ou à l'ethnicisme. Selon ces penseurs, il nous faut choisir
entre la nation ethnique et la nation civique, et seule la seconde peut être admise. Mais
la vaste majorité des Québécois et Québécoises conçoivent la notion de peuple d'une
façon démocratique et en dehors de cette opposition entre le nationalisme ethnique et le
nationalisme civique. Ils conçoivent majoritairement le peuple comme étant pluraliste et
multiethnique, ce qui les éloigne du nationalisme ethnique, de même qu'ils admettent la
possibilité d'un État souverain multinational, ce qui les éloigne également d'une
conception exclusivement civique.
Il faut tout d'abord se démarquer du nationalisme
ethnique que certains promeuvent encore. Il y a sur le territoire québécois un peuple
québécois incluant les francophones, la minorité nationale anglo-québécoise et les
communautés issues de l'immigration, et il y a aussi des peuples autochtones. Qu'il
devienne souverain ou non, le Québec est multinational (peuple Québécois et peuples
autochtones), comporte plusieurs communautés nationales (la communauté nationale
principale franco-québécoise et la minorité nationale anglo-québécoise), et est
multiethnique (incluant les néo-québécois issus de l'immigration). Il faut donc
résister à une conception ethniciste du peuple québécois, qui exclurait la communauté
anglophone et celles issues de l'immigration.
D'autre part, il faut aussi résister à une
conception exclusivement civique qui forcerait les autochtones à appartenir à ce peuple.
Si l'on réduit le peuple à sa dimension civique, on est dans l'impossibilité de dire
que les communautés autochtones sont des peuples, que les peuples sous domination
coloniale sont des peuples, et que les Québécois et Québécoises forment un peuple. Il
faut donc s'opposer à une conception exclusivement civique du peuple si cette notion
implique nécessairement l'idée d'un « État souverain » et si la nationalité est
réduite à la citoyenneté. Les peuples existent indépendamment du fait d'être
souverains et on peut admettre la possibilité d'États souverains multinationaux: le
Canada, la Belgique, l'Espagne et la Suisse sont des États qui, dans les faits, sont
multinationaux. Le Québec souverain ne devra pas commettre l'erreur que le Canada a
commise à son endroit. Il lui faudra donc reconnaître le caractère multinational des
populations (autochtones et québécoise) vivant sur son territoire.
Quand le peuple se conçoit lui-même exclusivement
comme civique, il risque, à force d'ignorer le facteur identitaire, de pratiquer
l'exclusion et de faire entrer tous les groupes dans le carcan d'une identité culturelle
bien précise. À l'autre extrême, on sait à quels excès peut conduire une conception
ethnique. Elle peut entraîner autant l'assimilation que la purification ethnique. C'est
malheureusement ce qui s'est produit en Allemagne nazie ou en Bosnie.
Il faut s'opposer à une notion de peuple qui
ferait de celui-ci une entité culturellement homogène (même histoire, même culture,
même langue) ne pouvant pas autoriser l'existence de cultures distinctes. Il faut en ce
sens reconnaître des droits collectifs spécifiques aux minorités nationales. On peut
définir ces dernières comme des groupes qui ont joué un rôle historique dans la
création d'institutions sur le territoire, qui sont le prolongement d'un peuple voisin et
qui se perçoivent comme appartenant à un autre peuple. Les minorités russes dans les
pays baltes, la minorité hongroise en Slovaquie, la minorité arabe en Israël et la
communauté anglophone au Québec constituent des exemples parmi de nombreux autres de
minorités nationales. Les anglophones doivent donc être considérés comme des
Québécois à part entière, mais il faut tenir compte du fait qu'ils se conçoivent
aussi comme le prolongement d'une nation voisine (le peuple « canadien anglais »). Il
serait en ce sens essentiel d'insérer dans l'éventuelle constitution du Québec
souverain les droits collectifs de la minorité anglophone. Le fait que le Québec accède
à la souveraineté politique ne signifie donc pas qu'il doive devenir un État unitaire
et assimilateur.
Il y a une différence entre les communautés
nationales et les communautés immigrantes. Les communautés immigrantes sont celles qui
sont récemment arrivées sur le territoire d'un autre peuple ou qui, bien qu'elles soient
arrivées depuis assez longtemps, ne sont pas le prolongement d'une nation voisine. Les
membres de ces communautés ont délibérément renoncé à leur première affiliation
nationale, ce qui ne veut pas dire qu'ils l'ont oubliée ou qu'ils doivent le faire. Ils
font partie du peuple qui les accueille dès lors qu'ils choisissent de s'installer et de
vivre sur son territoire. Ils doivent adopter la langue commune pour éviter leur
ghettoïsation et pour rendre possible un véritable métissage des cultures. Nous parlons
ici d'intégration au sens d'association, et non d'une assimilation forcée. Même
lorsqu'on favorise une politique de multiculturalisme comme c'est le cas au Canada, et que
cela conduit à la création d'institutions propres aux communautés immigrantes, il ne
convient pas de constitutionnaliser des droits collectifs pour les immigrants. Leurs
droits fondamentaux, y compris le droit au plein épanouissement culturel, peuvent être
adéquatement assurés par une Charte des droits individuels applicables à tous les
citoyens. Si une constitution doit être faite pour durer, il ne faut pas y inclure des
dispositions temporaires, et les politiques spécifiques à l'égard des immigrants sont
de cet ordre.
Qu'est-ce qu'un peuple?
La notion de peuple que nous proposons correspond
à la nation entendue au sens sociopolitique de l'expression. Un peuple peut apparaître
à la condition qu'une communauté linguistique, concentrée en assez grand nombre sur un
territoire donné et constituant le plus souvent une majorité sur ce territoire, forme
une communauté politique incluant éventuellement des minorités nationales et des
minorités issues de l'immigration. Cette communauté politique doit aussi être inscrite
dans un réseau spécifique d'influences culturelles, morales et politiques, qui est
fonction de sa composition linguistique, de sa position géographique et de son histoire.
Il faut aussi qu'une majorité d'individus au sein de cette communauté se perçoive comme
faisant partie d'un même peuple. Il faut ensuite que ce soit sur ce territoire que l'on
trouve la plus grande concentration de gens qui parlent la langue de la communauté
majoritaire et qui sont livrés au même contexte de choix. La communauté
linguistique en question peut, en effet, faire partie d'un groupe linguistiquement
homogène et soumis aux mêmes influences qui déborde ce territoire. Mais pour qu'on ait
affaire à un peuple proprement dit, il faut que ce soit sur ce territoire que l'on trouve
le principal échantillon de population inscrit dans un tel réseau d'influences. Il
s'agit alors de la communauté nationale principale, et elle forme avec ses minorités un
peuple (2).
Cette définition fait intervenir la langue comme
facteur identitaire fondamental, mais ce critère ne doit pas occuper toute la place. Il
doit être un facteur de rapprochement et non d'exclusion. Selon notre approche, la langue
commune est ce qui permet aux individus de se parler, de se comprendre, et de former une
communauté au sens plein du terme.
Pour qu'il y ait peuple, il faut donc qu'une telle
majorité linguistique existe, mais ce critère à lui seul est insuffisant. Divers
groupes parlant la même langue peuvent former divers peuples, et des minorités
linguistiques peuvent faire partie intégrante d'un peuple dans lequel on trouve une
communauté principale parlant une langue différente de la leur. En plus du facteur
linguistique, il faut donc tenir compte du contexte de choix, c'est-à-dire du réseau des
influences agissant sur le peuple. Ce réseau provient de groupes qui, dans le monde,
partagent une même affiliation linguistique, ou qui ont une certaine proximité
géographique, ou qui exercent une certaine influence historique. Ces groupes déterminent
la nature des forces agissant sur cette société, et l'on peut définir en partie le
peuple en fonction de ce contexte de choix moral, politique et culturel qui s'offre à
lui.
Mais le peuple est aussi défini en fonction du
territoire, et c'est pourquoi il se trouve là où se trouve la communauté nationale
principale, alors que les communautés nationales moins populeuses qui parlent la même
langue et sont inscrites dans un même réseau d'influences, mais à l'extérieur du
territoire, ne font pas partie de ce peuple.
La plupart des Québécois et Québécoises
auraient sans doute préféré un régime fédéral s'il avait pu permettre la
reconnaissance et l'application pratique du principe des peuples fondateurs. Mais il
apparaît désormais clairement que la vaste majorité des Canadiens et Canadiennes n'est
pas prête à reconnaître le caractère multinational du Canada (exception faite de la
reconnaissance constitutionnelle récente des Premières Nations), tant sur le plan
constitutionnel que sur les plans politique ou administratif. Au contraire, ceux-ci ont
entériné la vision de Pierre Elliott Trudeau, qui admet l'existence d'une seule nation,
et qui promeut le bilinguisme et le multiculturalisme. Cette vision cherche entre autres
choses à effacer toutes les traces des peuples à l'origine du Canada, et à noyer les
différences acadienne, québécoise et autochtone dans le grand ensemble canadien.
Réponses aux critiques
Certains prétendent que le concept de peuple que
nous avons esquissé ne s'applique qu'au cas Québec-Canada, parce que le Canada est
justement un État multinational qui comporte des minorités nationales (franco-canadienne
et anglo-québécoise). Mais notre concept peut s'appliquer aussi aux peuples n'ayant pas
de minorité nationale. De plus, outre le cas du Canada, nous avons donné plusieurs
exemples de pays multinationaux (la Belgique, l'Espagne, la Suisse, etc.) et de minorités
nationales (les minorités russes dans les pays baltes, la minorité hongroise en
Slovaquie, la minorité arabe en Israël, la communauté anglophone au Québec, etc.).
On pourrait ajouter l'exemple suivant.
L'ex-Yougoslavie était un État multinational. Au sens où nous l'entendons, elle
comportait six peuples, ou nations entendues au sens sociopolitique de l'expression, et
plus de dix-huit minorités nationales. Par exemple, le peuple sur le territoire de la
Bosnie-Herzégovine contient une faible majorité musulmane et deux minorités nationales
(serbe et croate); le peuple sur le territoire de la Croatie est composée pour sa part
d'une majorité croate et d'une minorité nationale serbe (3). Des
remarques semblables peuvent s'appliquer à la Slovénie, à la Macédoine, à la Serbie
et au Montenegro (ces deux derniers formant une fédération). Le concept de nation
sociopolitique ou de peuple que nous avons développé nous permettrait donc de justifier
le point de vue selon lequel, suite à la dissolution de la Yougoslavie, les intégrités
territoriales devant être préservées sont d'abord et avant tout celles des
républiques, que certaines d'entre elles choisissent ou non de se fédérer. En vertu du
droit international, les entités susceptibles de devenir souveraines sont les États
successeurs, et notre point de vue vient conforter cette interprétation.
Certains prétendent qu'en un sens, le Canada
reconnaît déjà le peuple québécois. Que peuvent-ils invoquer à l'appui de cette
thèse ? Il y aurait, selon ce point de vue, une telle reconnaissance implicite dans le
principe de la dualité linguistique. Autrement dit, ce principe constituerait une
reconnaissance des « peuples » canadien-anglais et canadien-français. Mais en voyant
les choses sous cet angle, on risque de reconduire un nationalisme ethnique. En outre, la
politique de multiculturalisme et le principe de l'égalité des provinces, qui sont chers
à tous les « Canadiens anglais » (4), va à l'encontre d'une telle
reconnaissance. Le rejet du peuple québécois s'est d'ailleurs révélé à l'occasion du
rapatriement illégitime de la Constitution et du rejet de l'Accord du Lac Meech. Il n'est
pas question au Canada anglais de reconnaître au Québec le statut de société
distincte, et encore moins de lui accorder un statut particulier ou une distribution
asymétrique des pouvoirs. Si, sous certains aspects (code civil, impôt québécois,
etc.), il y a déjà une certaine asymétrie dans la distribution des pouvoirs, c'est une
voie désormais inacceptable aux yeux des Canadiens anglais. L'affirmation selon laquelle
le Canada reconnaîtrait en un certain sens le statut de peuple au Québec est par
conséquent sans fondement.
D'autres admettent que le Canada ne reconnaît pas
l'existence d'un peuple québécois, mais ils ajoutent que « les constitutions des
démocraties libérales ne prévoient pas le classement de leurs citoyens en « peuples »
différents dès lors que cela risquerait d'affecter fortement le partage de la puissance
publique » (5). Adopter cavalièrement ce point de vue
comme s'il s'agissait d'une réalité immuable, c'est souscrire à un ordre établi qui
est à l'origine des problèmes auxquels sont confrontées les fédérations
multinationales. Mais l'article 35 de la Constitution canadienne reconnaît de toute
façon l'existence des peuples autochtones. Et si l'Accord de Chalottetown avait
été adopté, il aurait fallu accorder l'autonomie gouvernementale à plus d'une
vingtaine de peuples autochtones réparties en près de six cents bandes sur le territoire
canadien. Cela n'aurait-il pas affecté considérablement « le partage de la
puissance publique » ? Si un tel partage est souhaitable pour les Premières nations,
pourquoi refuser un partage un peu plus substantiel au Québec ? La vérité est que le
Canada anglais ne reconnaît pas l'existence du peuple québécois, et le refus
d'enchâsser une telle reconnaissance dans la Constitution n'est qu'une façon de
révéler ce fait.
Certains prennent acte de l'argument que nous
venons d'esquisser, mais ils croient que les sondages révèlent le double attachement des
Québécois et Québécoises en faveur du Québec et du Canada. Ils estiment que ce fait
milite contre la thèse de la souveraineté politique du Québec et pour le maintien du
lien fédéral. L'attachement à l'égard du Canada se révèlerait notamment dans la
volonté d'une majorité de Québécois et Québécoises de maintenir la citoyenneté et
un passeport canadiens advenant l'indépendance. Mais cet argument des fédéralistes
risque d'être contradictoire, puisqu'il fait intervenir justement l'idée qu'il existe un
peuple québécois, alors que dans les faits les Canadiens et Canadiennes proposent
aujourd'hui au Québec d'adhérer à une fédération territoriale où les provinces sont
égales et où n'est pas reconnue le peuple québécois. Il faut dire et répéter que le
double attachement des Québécois et Québécoises est le point de départ de notre
argument : ceux-ci auraient préféré pouvoir fonctionner à l'intérieur d'un État
multinational. Mais le problème est que le Canada anglais ne veut rien entendre à cet
égard, et nous demande dans les faits d'abdiquer notre affiliation nationale. Voilà
pourquoi nous sommes dans l'obligation d'exercer notre droit à la souveraineté.
D'autres reconnaissent aussi la validité de notre
argument, mais ils estiment que le refus de reconnaissance du peuple québécois au sein
du Canada ne constitue qu'un paramètre parmi d'autres permettant d'évaluer les mérites
de la fédération canadienne. Et ils vont même jusqu'à le réduire au fait d'inclure ou
non une clause à cet effet dans la Constitution. Mais il ne faut pas réduire le
différend constitutionnel à la simple question de savoir si telle ou telle clause doit
ou ne doit pas être enchâssée. Le désaccord constitutionnel révèle en fait une
exclusion beaucoup plus profonde : de plus en plus, le Canada anglais refuse d'accorder au
Québec des arrangements administratifs, un statut particulier, une décentralisation
accrue, l'abolition de normes « nationales », le statut de société distincte ou une
limitation du pouvoir de dépenser. Le différend constitutionnel est à la source d'un
très grand nombre de problèmes fondamentaux qui rendent impraticable le système
fédéral tel qu'il est. La question nationale n'est pas qu'un paramètre parmi d'autres.
Elle s'immisce dans tous les recoins de la vie politique, économique et culturelle. La
souveraineté du Québec entraînerait un grand déblocage sur le plan constitutionnel et
permettrait de contribuer au moins en partie à la résolution de plusieurs problèmes
concrets auxquels nous sommes confrontés.
2. La nécessaire protection. L'argument linguistique
La vitalité linguistique d'une communauté est
d'une importance capitale pour son dynamisme. Comme on vient de le voir, la langue
contribue en partie à définir l'appartenance nationale. Autrement dit, elle est un
facteur identitaire fondamental. Elle est ensuite un véhicule important de la culture. On
peut même dire qu'elle est parfois la matière même de la culture, ce dans quoi celle-ci
trouve son ancrage. Elle joue en outre un rôle essentiel dans la création et le maintien
de solidarités réelles entre les citoyens. Elle est ce qui permet aux individus de
communiquer entre eux, de se transmettre de l'information, de favoriser les
apprentissages. Enfin, parce que la langue est la fibre nerveuse d'une nation, elle
constitue aussi un important facteur d'intégration.
La situation actuelle du français
Puisque la fécondité est depuis longtemps
extrêmement faible au Québec, il faut favoriser l'immigration et l'intégration en
français des immigrants à la société québécoise (6). Mais la loi
101 n'a pas suffi à régler la question linguistique parce que la Charte canadienne lui a
ôté du mordant (7). Jusqu'à maintenant, le principal changement à
cet égard aura été d'imposer le remplacement de la clause Québec par la clause Canada.
Ensuite, avec l'adoption de la loi 101, les francophones ont acquis un sentiment
injustifié de sécurité linguistique. Enfin, la loi 101 ne s'accompagne pas de l'outil
d'identification à l'État qu'est la citoyenneté. Trop d'immigrants arrivant au Québec
s'intègrent à la langue de la majorité canadienne et perçoivent le français comme une
langue minoritaire. Plus de 60% d'entre eux conservent leur langue maternelle comme langue
d'usage à la maison (8). Certes, il ne s'agit pas de préconiser
l'assimilation des immigrants; le français doit être une langue d'intégration, et non
d'assimilation. Mais, dans le contexte d'une compétition entre le français et l'anglais
dans la vie publique, ces chiffres révèlent tout de même la tâche qu'il nous reste à
accomplir et les obstacles qu'il faut lever pour s'assurer que les allophones acquièrent
une maîtrise suffisante de la langue commune (9).
L'usage de l'anglais est encore trop répandu chez
les allophones et même chez les francophones au Québec. Il est vrai qu'entre 1976 et
1991, 70% des immigrants allophones qui ont changé de langue d'usage ont été intégrés
à la communauté francophone (10). Mais depuis le début des années
70, dans les travaux de démographes comme Jacques Henripin, on admet que l'intégration
des immigrants doit être de 85% à la communauté francophone et de 15% à la minorité
anglophone pour ne pas perturber l'équilibre entre les deux communautés (11).
À cause de la permanence de la sous-fécondité et d'une forte immigration, le poids
relatif du français en termes de langue maternelle a commencé à baisser au Québec à
partir du milieu des années 80. Cela pouvait naguère être compensé par la migration
interprovinciale : les anglophones étaient naturellement enclins à plus de mobilité.
Mais cela n'est plus vrai. Depuis le référendum de 1980, le phénomène de la mobilité
des anglophones s'est résorbé.
Il serait de toute façon impensable et
politiquement, moralement et socialement inacceptable de compter sur le départ des
anglophones pour conserver au français sa place au Québec. Par ailleurs, le taux de
natalité ne remonte toujours pas. Il importe donc que le Québec s'assure le contrôle
exclusif de son immigration et de sa politique linguistique en se donnant un cadre
national dans lequel les néo-Québécois reconnaîtront le français comme langue commune
et trouveront naturel de l'utiliser afin d'achever leur intégration comme citoyens à
part entière.
La souveraineté est en plus une garantie
d'émancipation sur le plan linguistique. Elle permet tout d'abord que soit remise entre
les mains d'un gouvernement représentatif la responsabilité de la promotion et de la
protection de la langue; elle permet ensuite d'affirmer la spécificité du Québec dans
sa façon de concevoir et de gérer sa politique linguistique. La langue française n'est
pas en danger de disparaître à court terme au Québec. Cependant, les indicateurs ne
sont pas toujours très encourageants, et les démographes prévoient que les francophones
seront minoritaires sur l'île de Montréal au tournant de l'an deux mille (12).
Le problème est accru du fait que la manière typiquement québécoise, qui consiste à
admettre des droits collectifs, à les rendre explicites et à judiciariser la nécessité
d'intégrer linguistiquement les immigrants à la majorité, continue de faire l'objet de
contestations devant les tribunaux.
L'Accord du Lac Meech
Certains prétendent que le fédéralisme est assez
souple pour admettre le maintien d'une politique linguistique comme la loi 101, mais rien
n'est moins sûr. Là comme ailleurs, les Québécois et Québécoises font face à un
blocage systématique.
L'Accord du Lac Meech, qui contenait une clause de
société distincte dont le principal mérite était de conférer une légitimité aux
lois linguistiques québécoises, a été rejeté par une majorité de Canadiens et
Canadiennes. D'aucuns ont invoqué le fait que l'Accord n'a été battu que par la
décision de quelques individus, dont Elijah Harper, député manitobain, et Clyde Wells,
premier ministre de Terre-Neuve, suite à des procédures techniques d'adoption de
l'entente constitutionnelle. En réalité, l'Accord était rejeté dans tous les sondages
par la très grande majorité des Canadiens anglais. Une fois cela admis, on peut se
demander pourquoi. Une réponse souvent proposée est que les Canadiens anglais se sont
opposés au processus même de négociation. Autrement dit, ils auraient été d'accord
avec l'entente comme telle, mais auraient quand même eu tendance à s'y opposer parce
qu'elle aurait été négociée à huis clos entre onze premiers ministres, et conclue
sans que le peuple canadien n'ait été consulté. Cette explication ne résistant pas
beaucoup à l'analyse, on s'empresse d'ajouter que l'Accord avait comme défaut d'exclure
toute une série de questions relatives aux autochtones, aux femmes, à la réforme du
Sénat et bien d'autres encore. Autrement dit, les Canadiens et Canadiennes en auraient eu
contre des accords faits à la pièce et n'auraient voulu entériner que des package
deals (13). Cela en dit déjà long sur la perception de la
différence québécoise qui, aux yeux des Canadiens et Canadiennes, se perd tellement
dans un ensemble de différences qu'elle ne mérite même pas de faire l'objet d'une
entente séparée. Mais un autre argument vient à la rescousse de ceux qui cherchent à
justifier le refus des Canadiens anglais. Avec la clause de société distincte, le
Québec risquait de justifier la loi 178. Cette loi maintenait la langue française comme
seule langue d'affichage en dépit d'un jugement de la Cour suprême, et ce même si elle
s'appuyait sur une clause dérogatoire contenue dans la Constitution. Selon de nombreux
Canadiens et Canadiennes, le Québec risquait d'adopter des mesures brimant les droits
individuels des membres de sa minorité linguistique anglophone. La crainte était plus
spécifiquement de voir la clause de société distincte l'emporter sur la charte des
droits et libertés.
Une fois qu'on admet cela, on entre justement au
coeur du désaccord. Avec l'entente constitutionnelle de 1982, le Canada anglais a voulu
se doter d'une constitution qui faisait la sourde oreille à une reconnaissance des droits
collectifs de ses nations constitutives, à l'exception des Premières nations. Même si
cette constitution n'est pas de part en part individualiste, elle est d'abord et avant
tout d'inspiration individualiste. Et les Canadiens et Canadiennes ne semblent pas vouloir
que cohabitent au sein du texte constitutionnel des clauses garantissant des droits
collectifs linguistiques et des clauses protégeant les droits individuels. On peut même
affirmer que certaines clauses de la Charte des droits enchâssée dans la Constitution
(article 23) avaient pour but de limiter le pouvoir législatif du Québec en matière
linguistique.
Comme on le voit, le refus d'admettre une clause
aussi modeste que celle de société distincte, qui ne pouvait avoir d'impact qu'en
matière linguistique et qui ne pouvait pas être utilisée pour justifier une nouvelle
distribution des pouvoirs, en dit long sur l'inaptitude des Canadiens anglais à penser de
façon nouvelle l'existence d'un État libéral pluraliste. Ce refus en dit long sur
l'incapacité des Canadiens et Canadiennes à concevoir leur propre pays comme un État
multinational. Les Canadiens et Canadiennes ont beau se vanter de leur politique de
multiculturalisme, ils ont en fait toujours été dans l'incapacité de reconnaître la «
diversité profonde » des peuples à l'origine du Canada, pour employer une expression
chère à Charles Taylor. Cela se révèle aussi dans leur incapacité à reconnaître aux
Québécois et Québécoises la responsabilité de promouvoir et protéger sur le
territoire du Québec les droits collectifs linguistiques de la majorité francophone, de
la minorité anglophone et des nations autochtones.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, le
Canada a donc rejeté le principe de société distincte qui constituait une façon simple
de résoudre au moins la question linguistique. Certains prétendent que le cadre
fédéral a permis au Québec de promulguer ses propres lois linguistiques, mais la
constitutionalité et le contenu de ces lois ont sans cesse été remis en question.
Puisque la clause de société distincte, qui aurait pu être invoquée pour parer à ce
genre d'attaques, a été rejetée, il y a tout lieu de penser que l'interruption de la
contestation de nos lois linguistiques devant les tribunaux est due non pas à la
satisfaction relative des Canadiens et Canadiennes, mais bien plutôt à une trève visant
à ne pas jeter de l'huile sur le feu à la veille du référendum.
Une responsabilité québécoise
En prenant le contrôle de sa destinée
linguistique, le Québec se donne les moyens de gérer les choses à sa façon en
démontrant une ouverture originale à l'égard des droits collectifs des groupes vivant
sur son territoire, en accord avec sa propre Charte des droits et libertés. Quel
problème y a-t-il à autoriser ainsi la cohabitation de droits individuels et de droits
collectifs au sein d'une constitution ? Ces différentes clauses risquent sans doute
d'entrer en tension les unes avec les autres, mais la même chose peut être dite au sujet
des droits individuels qui peuvent, eux aussi, être invoqués les uns contre les autres.
En devenant souverain, le Québec pourra, de façon progressiste, constitutionnaliser les
droits collectifs de la majorité francophone en instituant la langue française comme
langue commune, en même temps qu'il reconnaîtra les droits linguistiques de la minorité
anglophone et des nations autochtones.
La communauté anglophone du Québec est le
prolongement d'une nation voisine, elle a joué un rôle historique dans la création
d'institutions sur le territoire du Québec, et elle se conçoit d'abord et avant tout
comme appartenant à une autre nation. Il convient donc de lui reconnaître le statut de
minorité nationale et de constitutionnaliser ses droits collectifs à promouvoir et
protéger ses propres institutions. La même chose vaut concernant les droits
linguistiques des communautés autochtones qui, elles, doivent être considérées comme
des nations à part entière.
On dit souvent que l'accession du Québec à la
souveraineté marquera un recul pour les droits des francophones du reste du Canada, mais
il ne faut pas blâmer le Québec à cet égard. Celui-ci se soucie du sort des
franco-canadiens et les appuiera moralement et financièrement dans leur lutte. Tout comme
il reconnaît les droits collectifs de sa minorité anglophone, il incitera le
gouvernement canadien à en faire autant à l'égard des droits collectifs des minorités
francophones qui doivent, de façon symétrique, être considérées comme des minorités
nationales ou des nations (dans le cas des Acadiens) vivant sur le territoire canadien.
Le fait que trop d'immigrants s'intègrent à la
communauté anglophone, que les francophones deviendront bientôt minoritaires sur l'île
de Montréal, et que le Canada n'est pas prêt à constitutionnaliser la légitimité des
législations linguistiques québécoises, ne suffisent peut-être pas encore à tenir un
discours alarmiste sur la situation du français au Québec. Mais s'il fallait qu'en plus
de tout cela, face à l'intransigeance de l'État fédéral et des Canadiens et
Canadiennes qui refusent de reconnaître le caractère multinational du Canada, les
Québécoises et Québécois disent NON à la souveraineté du Québec, les angoisses et
les inquiétudes réapparaîtraient inévitablement, et nous serions alors replongés dans
de vives tensions linguistiques. L'élargissement de l'accès à l'école anglaise serait
l'un des premiers dossiers qui serait réouvert. C'est dans le but d'empêcher ce retour
en arrière que la souveraineté constitue un outil indispensable à l'émancipation du
peuple québécois.
3. La nécessaire émancipation. L'argument culturel
Dans les années 70, le nationalisme québécois
était intimement lié à la nécessaire sauvegarde et au développement de la culture
québécoise. Les artistes étaient alors à l'avant-garde du mouvement. Le référendum
de 1980 a marqué une rupture de ce mouvement consensuel pour les artistes et les
créateurs, comme pour la majorité des citoyens québécois. Depuis le début des années
90 surtout, on a tendance à dire que les arguments des souverainistes sont désormais
d'ordre économique et que la culture n'a plus rien à voir avec le projet de
souveraineté. Pour venir étayer cet argument, certains prétendent même que les
artistes sont démobilisés. Le mouvement des Artistes pour la souveraineté (AS) est venu
apporter un premier démenti à cette allégation. Il est vrai cependant que la
mobilisation n'est plus la même : un certain équilibre s'est instauré, où la culture
apparaît comme un facteur parmi d'autres venant légitimer la démarche souverainiste. Ce
serait à notre avis céder à un économisme de mauvais aloi que de prétendre que
l'émancipation de la culture au Québec est désormais un facteur secondaire dans le
projet souverainiste et que, dorénavant, seules les considérations économiques
l'emportent. Le développement de la culture québécoise se fonde autant sur l'évolution
constante de la notion d'identité que sur des liens à tisser, sur le plan international,
avec les autres communautés et avec les instances qui participent à la définition des
grands courants culturels et artistiques.
Entre l'art-porteur-de-drapeau et l'art-pour-l'art
Il est anormal que les forces vives de la culture
québécoise soient obligées de se mobiliser, de monter aux barricades et de se porter à
la défense de la nation, comme ce fut le cas dans les années 70. Il est anormal que les
démarches d'artistes soient entièrement subordonnées à la « Cause ». Mais il est
tout aussi anormal d'admettre que des oeuvres soient dépourvues de tout ancrage dans la
vie de la communauté. Il y a un excès contraire dans lequel on risque de s'enferrer et
qui peut conduire à développer une vision anhistorique, désincarnée et dépourvue de
contenu substantiel. Que cela provienne de la désillusion, du cynisme, de l'indifférence
ou du mépris, peu importe, le résultat est le même. En créant et soutenant des oeuvres
sans ancrage historique, on est passé en l'espace de vingt ans d'un extrême à l'autre.
Par exemple, au sujet de certains de nos dramaturges contemporains, Robert Lévesque
écrit : « C'est un effacement du politique qui définit leur travail, qui les
différencie de la génération précédente où l'affirmation, le nationalisme et les
luttes sociales servaient de moteur à la pratique du théâtre » (14).
Sans donner raison à Robert Lévesque sur toute la ligne et sans endosser son
anti-nationalisme, il faut reconnaître qu'il existe une telle tendance et que la pression
est forte sur les artistes pour qu'ils se désinvestissent de leur milieu.
Mais l'artiste n'est pas moins que les autres
tributaire d'une tradition, héritier d'une culture, fils et fille de son époque, et il a
partie liée avec la communauté dans laquelle il s'inscrit. Il ne peut donc pas
s'affranchir totalement de ses diverses déterminations. Mais il n'est pas là non plus
pour entériner l'ordre établi, pour embellir les choses. Son rôle doit être subversif,
il doit remettre en question, déranger. Ce n'est pas lui qui doit porter entièrement sur
ses épaules le destin de la société, puisqu'il est souvent le solitaire qui interroge.
Mais pour que cette autonomie de l'artiste soit possible, il faut néanmoins qu'un
dialogue s'instaure entre lui et le public dans un espace communément partagé. Il faut
que la société dans laquelle ce dialogue se poursuit soit stable et que ses institutions
culturelles nationales soient stables.
Il ne s'agit pas de prétendre que la culture d'ici
soit en péril et que la souveraineté du Québec offre une garantie pour sa survie. Il
s'agit plutôt d'assurer le plein épanouissement de la culture dans un espace national
stable pour ne pas contraindre les artistes à subordonner leur propre démarche à des
questions quasi ontologiques portant sur l'existence même d'une culture distincte. Une
société est culturellement pauvre lorsqu'elle oblige ses artistes à thématiser
explicitement ce qui la distingue des autres. Aussi, l'espace national dans lequel une
culture peut se déployer doit être stable. Mais pour ce faire, il faut que le
gouvernement national prenne en charge la gestion de la culture. La récupération des
pleins pouvoirs ne doit pas être vue comme une bataille de coqs entre des entités
administratives qui se disputent des compétences. Elle a trait au maintien d'un espace de
culture nationale sur lequel on peut compter. Il s'agit de reconnaître au Québec son
autonomie en ces matières. Il s'agit de le laisser gérer ses propres affaires à sa
manière. Il s'agit en somme de préconiser la souveraineté culturelle pour le Québec.
Tout ceci peut bien entendu exister à l'intérieur
d'une fédération multinationale. Mais encore faut-il que cette fédération reconnaisse
l'autonomie culturelle de ses nations constitutives. Est-il normal, au sein d'une
fédération multinationale, d'admettre que l'une des nations fondatrices ne détient pas
les pleins pouvoirs en matière de culture ? Encore une fois, la nation québécoise est
dans une impasse depuis de nombreuses années. Le gouvernement fédéral a tout mis en
oeuvre pour s'immiscer dans les affaires culturelles québécoises en créant un
déséquilibre dû à des chevauchements dans les interventions fédérales et
provinciales. Le projet de souveraineté culturelle de l'ancien premier ministre Robert
Bourassa, autant que la revendication d'une pleine maîtrise d'oeuvre par sa ministre de
la culture Liza Frulla, sont restés lettre morte, comme celle dans le domaine des
communications. Le Québec est, il est vrai, déjà engagé dans une démarche originale
de gestion de la culture qui se situe entre le modèle français et le modèle canadien du
arm's lenght. Mais il est inconcevable qu'en 1995, le Québec n'ait pas encore une
pleine maîtrise d'oeuvre en matières culturelles. Même dans une perspective
fédéraliste, il y a longtemps que le Québec aurait dû assumer pleinement son autonomie
en ces matières, comme cela vient de se produire en Belgique, où les gouvernements
communautaires (wallon et flamand) ont dorénavant l'entière responsabilité du budget de
la culture.
Réponses aux critiques
On a souvent fait valoir que le Québec obtenait
plus que sa part sur le plan culturel à l'intérieur du cadre fédéral. En 1993-1994,
37% du budget de Radio-Canada, 40% de l'ONF, 37% de Téléfilm Canada et 50% en provenance
du ministère du Patrimoine canadien étaient versés au Québec (15).
Mais ces domaines ne constituent qu'une faible proportion de la création artistique
québécoise. Et ces avantages financiers risquent de disparaître dans le contexte d'une
crise des finances publiques. En second lieu, il ne faut pas oublier que la création
artistique et culturelle est beaucoup plus intense au Québec que dans la plupart des
autres provinces. Enfin, le fait que le Québec ait eu plus que sa part des subventions
liées à la culture doit être replacé dans un contexte politique général. Les
Canadiens et Canadiennes sont disposés à reconnaître l'importance de la culture
québécoise pourvu que cela fasse taire ses velléités autonomistes. La générosité
canadienne à cet égard n'est donc pas entièrement désintéressée.
Certains voient comme un avantage le fait que les
Québécois et Québécoises profitent de deux paliers gouvernementaux pour financer leurs
projets, alors que dans l'hypothèse de l'accession à la souveraineté, ils n'auraient
accès qu'aux sources en provenance de Québec. Il s'agit là d'un argument plutôt
faible. Dans les deux cas, il s'agit des mêmes fonds publics. En outre, avec l'argent
qu'il récupèrerait d'Ottawa, le gouvernement québécois pourrait créer des paliers
régionaux qui donneraient les mêmes opportunités aux artistes. En somme, les créateurs
du Québec n'ont pas besoin du cadre fédéral pour se faire valoir sur la scène
internationale.
Combien de fois a-t-on entendu des Canadiens et
Canadiennes nous dire à quel point la culture québécoise était essentielle à
l'identité canadienne et que, sans elle, le Canada ne pourrait pas se différencier des
Américains? Cette ouverture d'esprit est sans doute sincère, mais elle comporte
plusieurs présupposés problématiques. Elle est manifestée par les personnes mêmes qui
refusent de reconnaître la nation québécoise, ce qui prouve bien à quel point
l'ouverture dont il est question est conditionnelle à l'inclusion des Québécois et
Québécoises dans une nation à laquelle ils n'appartiennent pas. Elle laisse entendre
aussi qu'il n'existe pas de culture typiquement canadienne-anglaise, ce qui est bien
entendu faux, en plus d'être méprisant à l'égard des créateurs canadiens. Et elle
trahit en fin de compte une incapacité des Canadiens anglais à se concevoir eux-mêmes
comme formant une nation à part entière (16).
Certains invoquent le fait que la souveraineté du
Québec n'a plus sa raison d'être parce que le cadre fédéral a permis à nos créateurs
de s'affirmer, de développer leur art et de se faire connaître partout à travers le
monde. Si une telle émancipation est possible à l'intérieur du cadre fédéral,
pourquoi alors faire la souveraineté ? Selon ce point de vue, il faudrait que la
création soit brimée et que la liberté d'expression soit violée pour que l'accession
à la souveraineté puisse être justifiée. La vérité est que la création s'est
développée au Québec grâce au profesionnalisme de nombreux agents ou fonctionnaires,
tant au fédéral qu'au provincial, et non à cause d'un cadre politique donné. Elle
continuerait de se développer de la même façon dans un Québec souverain. La première
différence est cependant que le gouvernement du Québec serait comme il se doit le seul
à prendre en charge la responsabilité de la politique culturelle sur le territoire
québécois. La deuxième différence est qu'en reconnaissant la nation québécoise, les
artistes ne seraient plus contraints d'avoir à choisir entre la mobilisation à l'égard
de la « Cause » et la démobilisation à l'égard de tout engagement politique au sein
de leur communauté. En dépit de leurs succès nombreux sur la scène internationale,
plusieurs artistes ne sont pas encore parvenus à s'affranchir de l'obligation d'avoir à
choisir entre ces deux options. La troisième et dernière différence est que cela
fournirait des conditions favorables pour que les artistes qui le désirent puissent enfin
témoigner de leur identité collective sans être perçus comme mettant de l'avant une
cause politique particulière.
Plusieurs personnes ont avec raison souligné le
fait que les différents gouvernements souverainistes qui se sont succédés n'ont pas
fait suffisamment pour la culture d'ici. Il y a tout lieu de croire que c'est parce que
les artistes constituaient une clientèle que l'on croyait acquise à la cause
souverainiste. Comme il arrive très souvent, les gouvernements ont tendance à se porter
davantage à l'écoute des groupes qui s'opposent à eux, et c'est ce qui s'est produit
aussi pour le gouvernement péquiste. En outre, après le référendum de 1980, une
dynamique s'est mise en place entre les créateurs dans toutes les disciplines et les
tenants du projet d'indépendance. Le Parti québécois a perdu de vue en partie
l'importance de la dimension culturelle. Il n'a malheureusement pas fait appel à des
experts qui auraient pu les conseiller au cours de la dernière décennie afin de
développer un véritable projet de politique culturelle. Une hiérarchie s'est dessinée
: on s'est mis à percevoir la dimension culturelle comme secondaire, sinon tertiaire. Il
est urgent de défaire cette conception hiérarchique traditionnelle qui met l'économie
au premier plan des changements sociaux et politiques. Il faudrait rabattre cette
verticalité à l'horizontal et redonner aux divers domaines la capacité d'établir leurs
propres tensions entre eux. Ainsi la culture s'insérerait au croisement des questions
linguistiques, des questions liées à l'immigration, à l'identité et aux
communications, plutôt que d'être considérée comme issue d'esprits marginaux et
isolés, ou bien encore comme « la cerise sur le sundae ».
Malgré qu'il soit un petit peuple, le Québec
compte plusieurs artistes qui ont fait leur marque dans le monde entier. Mais pour que la
création demeure possible, pour que des gens aient le goût de consacrer leur vie à
cette chose essentielle qu'est l'art, le climat doit être propice. Il faut évidemment un
financement adéquat, et la barre du un pour cent du budget de l'État consacré à la
culture constitue à ce chapitre un minimum. On a assez démontré que la culture amenait
des retombées économiques importantes : il faut que les gouvernements tout autant que
les entreprises cessent de considérer son financement comme s'il s'agissait de charité.
Mais au-delà des questions d'argent, des enjeux plus fondamentaux se posent. Pour que
notre culture ne soit pas constamment placée sur la défensive, pour que l'artiste sente
qu'il n'est pas le représentant obligé de tout un groupe, mais qu'il ne parle en fait
que pour lui-même, il faut qu'existe un espace de liberté. Cet espace, il peut être
offert entre autres par une communauté qui se sent assez en paix avec elle-même pour
aimer les artistes qui la dérangent.
L'incapacité dans laquelle se trouve le Québec de
prendre en charge sa propre culture au sein de la fédération canadienne, conjuguée aux
efforts répétés du gouvernement fédéral de s'immiscer dans le financement de la
culture québécoise pour en arriver à négocier une entente tacite avec les artistes
visant à maintenir l'ordre établi quand ce n'est pas « l'unité nationale », tout cela
ne constitue sans doute pas quelque chose qui puisse mettre en péril la culture au
Québec. Mais s'il fallait qu'en plus, les Québécois et Québécoises rejettent la
souveraineté, cela annoncerait inévitablement l'effritement progressif de la différence
québécoise au sein du Canada : les Québécois et Québécoises apparaîtraient aux yeux
de tous les Canadiens et Canadiennes et à leurs propres yeux comme une grosse minorité
culturelle. La préoccupation identitaire prendrait à nouveau toute la place. C'est pour
en finir avec ces vieux démons que la souveraineté constitue une étape essentielle dans
le devenir de la culture québécoise.
4. La nécessaire égalité. L'argument historique
Dans (17) toute son histoire, le
Québec a toujours été une partie d'un empire ou d'un pays plus grand que lui, et n'a
jamais été considéré ou traité comme une société égale à ses voisines.
Aujourd'hui encore, le Canada anglais le considère comme une partie de son corps
politique, qui doit bien sûr obéir au pouvoir situé à Ottawa. Pourtant, une majorité
de Québécois et Québécoises considère que le Québec est lui-même un corps entier,
une société distincte, qui existait bien avant que la Conquête de 1760 eût mis fin au
Régime français. Deux cent trente-cinq ans plus tard, le statut politique du Québec ne
correspond toujours pas aux aspirations de sa population. Qui plus est, les Québécois et
Québécoises n'ont jamais donné leur consentement au régime politique qui les a
encadrés. Et pour cause : durant toute leur histoire, ils se sont battus pour une
égalité politique qui leur a échappé.
Les origines de la Confédération
Les fédéralistes présentent souvent la
Confédération de 1867 comme un acte d'adhésion du Québec à l'ensemble canadien. Or,
cet événement, que l'histoire officielle considère comme l'acte de naissance du Canada,
est un compromis politique fort complexe qui s'est déroulé sur fond de crise
parlementaire et internationale.
L'Union de 1840 avait fondu le Canada anglais
(Haut-Canada) et le Québec (Bas-Canada) dans un régime quasi unitaire. Toutefois,
puisque la population du Québec était plus nombreuse et que les Canadiens-anglais ne
désiraient pas que la règle de la majorité joue en leur défaveur, la règle de la
double majorité fut introduite dans le jeu parlementaire. Ainsi, le gouvernement du
Canada-Uni devait-il obtenir la confiance des députés du Québec (Canada-Est) et du
Canada anglais (Canada-Ouest) tout à la fois. Il en résulta une grande instabilité
politique : quand le Québec et le Canada anglais élisaient des députés de tendances
différentes, et que ceux-ci votaient dans le sens contraire, le gouvernement du Canada
devait remettre sa démission.
Pendant ce temps, la situation démographique se
renversait peu à peu. Dès le milieu du siècle, la population du Canada-Ouest dépassait
celle du Canada-Est, et des leaders politiques anglophones désapprouvaient de plus en
plus l'égalité conférée aux députés du Canada-Est. Par conséquent, ils
réclamèrent le « Rep. by pop. », la représentation proportionnelle à la population.
Ce système n'était peut-être pas en soi contestable, mais on ne peut s'empêcher de
noter que son adoption survint à un moment bien précis. En fait, dès que l'égalité
entre les deux parties du Canada joua contre eux, les Canadiens anglais la répudièrent.
La Confédération canadienne fut donc élaborée
entre 1864 et 1867 entre autres dans le but de mettre fin à l'instabilité parlementaire
et à la crise des finances publiques, mais aussi pour éliminer l'égalité politique qui
existait entre le Québec et le Canada anglais. Le contexte international fut également
favorable à cette entreprise : la fin de la Guerre civile faisait craindre
l'expansionnisme américain, la Grande-Bretagne désirait se délester d'une partie de ses
charges coloniales, et la fin du Traité de réciprocité commerciale entre le Canada et
les États-Unis rendait nécessaire la création d'un grand marché au nord du 45e
parallèle.
Qu'est-ce que les Québécois et Québécoises
avaient à gagner à faire partie d'une fédération formée du Québec et de trois
provinces anglaises, l'Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse? Ce qui
attirait les leaders québécois, y compris le clergé, ce n'était pas l'intégration à
l'ensemble canadien, mais la possibilité de retrouver une certaine autonomie politique.
En effet, la Confédération signifiait la fin de l'Union de 1840 symbolisant la
disparition de la communauté politique québécoise, et la remise sur pied des
institutions politiques autonomes reconnues par l'Acte constitutionnel de 1791.
La recherche de l'égalité
Le compromis de 1867 a été interprété de
diverses façons, tant au Canada anglais qu'au Québec. À l'origine, il fut compris par
les Canadiens anglais comme une concession à la minorité canadienne-française. Les «
privilèges » accordés à la langue française n'étaient d'ailleurs valables qu'au sein
du Parlement canadien et dans la province de Québec, où l'usage de l'anglais ne devait
par contre subir aucune entrave.
La dualité canadienne présente d'un océan à
l'autre a d'abord été mise de l'avant par Henri Bourassa, au début de ce siècle. Elle
visait à contrer le sentiment impérialiste qui rattachait les Canadiens anglais à leur
mère-patrie et était fondée sur la réalité sociologique de cette époque : les
territoires de l'Ouest du Canada recelaient encore d'importantes communautés
francophones. Cette vision du Canada préconisait « l'égalité des deux races », comme
le voulait l'expression consacrée à l'époque.
Cependant, le phénomène d'assimilation s'est
poursuivi, renforcé par la volonté politique du Canada anglais, que même le premier
ministre canadien-français Wilfrid Laurier ne sut arrêter. Lors de la création des
provinces de Saskatchewan et d'Alberta en 1905, on refusa de garantir les droits de la
minorité francophone. Certains affirment parfois que la présence de francophones dans
l'administration fédérale constitue un avantage. Mais Wilfrid Laurier, regrettant ses
erreurs, confia à Henri Bourassa en 1918 : « C'est un malheur que le premier
ministre soit un Canadien français, parce que comme Canadien français j'ai fait des
choses que je n'aurais jamais faites si j'avais été anglais » (18).
En 1915, un autre coup dur frappa les Canadiens
français : le Règlement XVII supprima les écoles françaises en Ontario. Dans les
décennies qui ont suivi, la situation démographique des francophones vivant ailleurs
qu'au Québec s'est rapidement affaiblie. De moins en moins de collectivités francophones
ont conservé la masse critique nécessaire à une vie communautaire. Par conséquent,
leurs membres ont dû s'assimiler à la société canadienne-anglaise au même titre que
les immigrants. Les efforts entrepris dans les années 1970 dans le but de raviver ces
communautés vinrent trop tard.
Le gouvernement fédéral est le principal
instrument du projet national canadien. Les deux crises de la conscription qui ont
ponctué le 20e siècle sont des exemples probants de la domination exercée sur le
Québec dans le régime canadien lorsqu'il s'agit d'enjeux fondamentaux. Dans les deux
cas, la volonté de la majorité du Canada de conscrire des soldats a prévalu sur celle
de la majorité des Québécois et Québécoises qui désiraient procéder par d'autres
moyens.
Suite aux deux conflits mondiaux, le Canada anglais
entreprit enfin de se détacher politiquement, économiquement et psychologiquement de la
Grande-Bretagne. Mais plutôt que d'adhérer à une notion dualiste du Canada, il mit de
l'avant un vaste projet national fondé sur la construction de l'État canadien. Dans un
premier temps, le gouvernement conservateur de Duplessis, appuyé par les élites
traditionnelles du Québec, ne put faire mieux que de tenter de défendre les
prérogatives provinciales du Québec. Il fallut attendre l'arrivée d'une nouvelle
génération de politiciens pour donner une contenu positif à la quête d'autonomie du
Québec.
Une nouvelle quête d'autonomie
Il y a plus de trente ans, le Québec a résolu de
se développer en tant que société distincte du reste du Canada. À partir de 1980, le
projet national québécois moderne a renoué avec le mouvement vers l'autonomie lancé
lors de la Confédération et a rompu avec l'idée d'une dualité linguistique
pancanadienne. Il a proposé une nouvelle vision du « pacte entre deux nations », celle
d'une égalité entre le Québec et le Canada anglais fondée sur la décentralisation
vers le gouvernement provincial de pouvoirs constitutionnels spéciaux. Lors des États
généraux du Canada français à la fin des années 1960, ce virage des nationalistes
québécois vers l'autonomie du Québec a provoqué une rupture avec les élites
francophones du Canada anglais. Ces dernières se rallièrent ensuite à la nouvelle
doctrine de la dualité linguistique proposée par Pierre Elliott Trudeau.
Pour plusieurs, Trudeau a simplement voulu couper
l'herbe sous le pied des nationalistes québécois en proposant sa politique de
bilinguisme. Pour d'autres, la loi sur les langues officielles dans les institutions
fédérales, adoptée en 1969, ressuscitait l'idée d'une dualité fondée sur la langue.
En préférant la dualité Canadiens français/Canadiens anglais à la dualité
Québec/Canada anglais, le projet de Trudeau renvoyait selon ce point de vue à «
l'égalité des deux races » du début du siècle. Au Canada anglais, on accepta le
bilinguisme avec réticence, pensant que c'était la réponse adéquate et définitive à
la question what does Quebec want ?.
En effet, les francophones pouvaient dorénavant
s'adresser en français au gouvernement canadien et ils avaient enfin accès aux emplois
dans la fonction publique fédérale. Mais après plus de vingt-cinq ans, force est de
constater que le gouvernement central fonctionne encore essentiellement en anglais,
excepté au niveau des services au public. La politique de services dans la loi sur les
langues officielle masque la domination de l'anglais dans les institutions communes : des
milliers de francophones ont bel et bien trouvé du travail dans la fonction publique
canadienne, mais partout où les anglophones sont majoritaires, les fonctionnaires
fédéraux travaillent en anglais.
Si tant est qu'elle visait la promotion du
français, la politique fédérale des langues officielles a connu un succès fort
mitigé. Les statistiques sur l'assimilation des francophones à l'extérieur du Québec
sont là pour le prouver. Paradoxalement, cette politique a été remise en question par
les Canadiens anglais depuis. Ils y voient le symbole des privilèges accordés à la
minorité francophone.
En 1988, l'objectif de la politique linguistique
fédérale a changé suite aux pressions d'anglophones québécois qui contestaient la loi
101. Cette loi, que le gouvernement du Québec avait adoptée en 1977, faisait du
français la langue officielle du Québec. Dès lors, la nouvelle politique fédérale a
aussi pris en compte le sort de l'anglais au Québec, passant de la promotion du français
à la protection des minorités linguistiques dans chaque province. Il va sans dire que
cette nouvelle orientation ne faisait plus du tout l'affaire du Québec. En plus de
ramener le Québec au rang de province comme les autres, cette politique faisait oublier
la condition du français au Canada en général, en détournant l'attention vers de
soi-disant violations des droits des anglophones au Québec. Pendant ce temps, les
provinces anglaises résistaient aux jugements des tribunaux et ne cédaient de droits
scolaires aux francophones qu'en échange de la promesse de millions de dollars d'aide en
provenance d'Ottawa.
Ainsi, à la notable exception du
Nouveau-Brunswick, le Canada anglais a résisté à la dualité linguistique introduite
par Trudeau, que ce soit sous la forme du bilinguisme au sein des institutions fédérales
ou de celle de la promotion du français dans les écoles de juridiction provinciale. En
même temps, le Québec devait demeurer un territoire canadien bilingue et la communauté
anglophone ne devait subir aucune entrave. On ne saurait trouver meilleur exemple d'une
politique de deux poids, deux mesures. Ce n'est certainement pas cela qu'on entend par
l'expression de « statut particulier du Québec ».
« Égalité ou indépendance »
Le postulat de base des revendications
constitutionnelles du Québec depuis 1960 - qu'elles soient autonomistes ou souverainistes
- est l'égalité entre le Québec et le Canada anglais. Après que Pierre Elliott Trudeau
eût promis, lors du référendum de 1980, de procéder à des modifications
constitutionnelles, et après l'échec référendaire qui s'en est suivi, on assista à un
coup de force sans précédent : le rapatriement de la constitution, orchestré par
Trudeau à partir de 1981. Celui-ci voulut au départ procéder à un rapatriement
unilatéral sans l'accord des provinces, mais le 28 septembre 1981, la Cour suprême
déclara que cette démarche était légale, mais illégitime. Trudeau obtint finalement
l'accord de neuf provinces et procéda au rapatriement. Cette démarche est dans son
essence demeurée illégitime, puisqu'elle s'est faite à l'encontre de la volonté du
Québec et de son Assemblée nationale. Le rapatriement de la Constitution est passé
outre au projet québécois d'établir un nouveau partage des pouvoirs, et cette
Constitution a de plus été adoptée sans consultation populaire.
Après cet événement par lequel le Québec s'est
retrouvé exclu de la famille canadienne, le gouvernement du Parti libéral s'est
contenté de revendiquer la reconnaissance constitutionnelle du caractère distinct du
Québec. Mais si minimale soit-elle, cette expression de la dualité Québec/Canada a
rencontré la résistance de la population canadienne-anglaise en général. Les échecs
des accords du Lac Meech et de Charlottetown sont pour une bonne part attribuables au
rejet de la clause de société distincte, malgré toutes les précautions ayant entouré
son inscription.
Colonie de la France, conquête de I'Angleterre et
province du Canada, le Québec n'a jamais été reconnu comme nation. Privé de la
souveraineté politique, il ne peut aisément entretenir des relations d'égal à égal
avec les autres nations. La souveraineté est l'ultime moyen de rendre égales des nations
qui sont inégales lorsque cela est impossible à l'intérieur d'un cadre multinational.
Le secrétaire général des Nations unies n'a-t-il pas déclaré à Montréal qu'un «
monde en ordre, est un monde de nations indépendantes, ouvertes les unes aux autres dans
le respect de leurs différences et de leurs similitudes » (19)
?
Depuis la création du Régime canadien inauguré
en 1867, les Québécois et Québécoises ont recherché une reconnaissance nationale et
un partenariat d'égal à égal, que ce soit à travers l'égalité du français et de
l'anglais, la décentralisation des pouvoirs ou la reconnaissance de la spécificité du
Québec. Dans l'éventualité du maintien du Québec au sein de la fédération
canadienne, il est de plus en plus difficile d'espérer rétablir cette égalité.
L'égalité entre toutes les provinces pourrait, en principe, aller de pair avec un
fédéralisme asymétrique où le Québec se verrait reconnu comme nation. Mais
l'évolution des trente dernières années montre qu'au contraire, sans la souveraineté,
le Québec aura à vivre sous la pression uniformisante du gouvernement fédéral et des
provinces anglaises, qui sont incapables d'admettre un fédéralisme asymétrique.
Après que les Régimes français, anglais et
canadien les eurent colonisés, conquis et minorisés, les Québécois et Québécoises
n'ont d'autre choix que d'opter pour la souveraineté du Québec s'ils désirent la
véritable égalité. Le référendum de 1995 est pour les Québécois et Québécoises
une occasion exceptionnelle d'entrer dans une nouvelle phase de leur histoire et
d'accéder à l'égalité nationale.
5. La nécessaire solidarité. L'argument sociologique
Le fait de reconnaître le peuple québécois et de
lui donner sa pleine expression politique favoriserait le développement d'une solidarité
réelle entre les individus vivant au Québec. La solidarité entre les membres d'une
communauté ne constitue pas un « repli communautaire ». Au contraire, elle rend
possible une prise de conscience sociale et permet aux individus d'apercevoir autre chose
que leur intérêt individuel dans leurs transactions sociales avec leurs concitoyens. La
solidarité est ce qui permet de se concevoir comme citoyen à part entière. Elle est ce
qui permet à tous les membres d'un groupe d'accepter de faire leur part, de faire des
sacrifices et de lutter contre l'exclusion. Dans la conjoncture présente, qui est celle
d'une crise du chômage et des finances publiques, cette solidarité devient indispensable
car sans elle, il ne sera pas possible d'en arriver à des solutions justes et
équitables. En se donnant un pays, les Québécois et les Québécoises poseront les
bases d'une solidarité réelle qui favorisera la compréhension entre les citoyens
malgré leurs intérêts divergents. Cette solidarité nationale n'est pas qu'un mot
d'ordre idéaliste : elle a des répercussions sociales déterminantes.
La société solidaire
La solidarité nationale devrait tout d'abord
amener le secteur privé à jouer un rôle plus actif dans le financement des institutions
culturelles. Le rôle de l'État demeure indispensable à ce chapitre, mais sauf pour de
très rares exceptions, les entreprises privées n'ont pas assuré un appui financier
suffisant à l'égard du secteur culturel. Dans une société où tous sont solidaires,
les milieux économiques autant que l'État devraient être fiers de s'associer aux
projets les plus avant-gardistes. Une société qui est fière de ses créateurs s'arrange
pour maintenir dans un bon état ses infrastructures culturelles. Au sein d'une telle
société, l'État joue un rôle clé sur le plan culturel.
Une société solidaire en est aussi une qui ne
dénigre pas ses intellectuels. Elle tolère la dissidence et accepte que des individus
veuillent garder une entière indépendance de jugement et d'action. Elle reconnaît les
bénéfices qu'elle peut retirer du fait d'avoir en son sein des gens qui pensent par
eux-mêmes aux problèmes de la société et qui jettent un regard critique sur certaines
des solutions apportées par les gouvernements. Une telle ouverture à l'égard des
intellectuels va de pair avec une attitude mature concernant la divergence d'opinions et
la diversité de points de vue. C'est une société qui reconnaît les mérites de la
discussion publique et des débats. Elle est reconnaissante d'avoir en son sein des
intellectuels qui agissent comme des chiens de garde de la démocratie. C'est en somme une
société qui ne veut pas qu'on la laisse dormir tranquille dans le confort et
l'indifférence.
Cette solidarité nationale a aussi des
répercussions sur le plan de l'économie. Il est impensable de résoudre nos principaux
problèmes économiques si l'on n'est pas engagé dans un processus de concertation
permanente entre les différents acteurs socio-économiques. Pour que syndicats,
entreprises, collèges, universités et gouvernements se concertent, ne doivent-ils pas
être solidaires ? Et où peuvent-ils aller chercher cette solidarité, si ce n'est dans
la solidarité nationale ?
Cette solidarité est à l'origine d'un modèle de
développement économique qui va de bas en haut, alors qu'au contraire, le gouvernement
fédéral essaie depuis toujours d'orienter le développement économique à partir d'un
modèle qui va de haut en bas en imposant une vision qui ne tient pas compte de la
diversité des régions, des solidarités nationales et des synergies locales. La synergie
entre les différents acteurs socio-économiques garantit tout d'abord des effets
d'agglomération des entreprises. Elle facilite ensuite le processus d'apprentissage
collectif, car elle permet des transferts de technologie plus efficaces. Elle aide en
outre à réaliser plus adéquatement l'objectif de croissance durable ainsi que les
objectifs d'équité interrégionale et intergénérationnelle. Elle favorise enfin le
maintien sur le territoire national des ressources humaines et internalise de cette
manière des effets bénéfiques qui autrement iraient ailleurs.
Le Québec s'est toujours montré favorable à la
mobilité de la main-d'oeuvre, des biens, des services, des capitaux et de l'information,
mais par contre il a manifesté de différentes manières un certain nationalisme
économique et ses ressources humaines ont toujours été naturellement enclines à
demeurer sur le territoire national; or, les économistes se rendent de plus en plus
compte du caractère bénéfique de ce fait. On ne doit pas préconiser sans nuance la
mobilité des capitaux, de la main-d'oeuvre, des biens et des services, car cette
mobilité entraîne parfois le départ des meilleures compétences, et finit par creuser
les écarts entre les régions (20).
Il est certes important d'acquérir une formation
à l'étranger, de rayonner sur la scène internationale et d'étendre ses collaborations
au-delà du territoire national. Mais le fait que les meilleurs d'entre nous se sentent
solidaires de leurs concitoyens, et qu'ils se sentent appartenir au Québec permet d'être
optimiste quant à l'avenir de la communauté. Cela ne peut que se traduire par
l'amélioration de la qualité de ce qui se fait ici, en permettant un transfert
d'expertises, d'habiletés, de savoir-faire et de professionnalisme dans toutes les
sphères d'activité. C'est ainsi qu'une tradition d'excellence peut s'instaurer au sein
de la communauté. Autrement dit, même s'il faut approuver le principe de la mobilité
des biens, des services, des capitaux et des personnes, il faut reconnaître aussi les
bénéfices qui découlent du nationalisme économique.
Mais la solidarité doit surtout conduire à la
lutte contre les inégalités dans la société. De l'avis de tous, les problèmes
économiques et sociaux les plus graves au Québec sont le chômage, la pauvreté des
femmes, le décrochage scolaire, l'insertion des jeunes sur le marché du travail, le
maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette. Les solutions à ces problèmes
demandent que les différents acteurs sociaux se concertent, mais aussi que chacun,
individu ou entreprise, accepte d'y mettre du sien. En ce sens, la décision de se doter
d'un État souverain constitue déjà en soi l'amorce d'un projet de société,
puisqu'elle manifeste concrètement la solidarité des citoyens et leur désir de
travailler ensemble à l'établissement d'une société plus juste.
Le Canada, « le plus beau pays au monde» ?
Pour la troisième année consécutive, les Nations
unies ont décerné la première place au Canada pour sa qualité de vie. On calcule
celle-ci à partir de trois critères : le pouvoir d'achat, la scolarisation et
l'espérance de vie. Mais l'information fournie par le gouvernement fédéral était
incomplète. Les autorités fédérales n'ont pas fourni de chiffres concernant
l'analphabétisme et le décrochage scolaire, ce qui a amené les analystes à faire comme
si ces problèmes étaient inexistants au Canada (21). De plus, ces
chiffres ne nous informent pas sur les inégalités entre les sexes, les classes sociales
et les communautés nationales.
Quoiqu'il en soit, cette première place, réelle
ou pas, n'a pas de conséquences pour le débat référendaire. En effet, une telle
première place veut dire que si le Québec devenait souverain, il pourrait concurrencer
avec le Canada à ce chapitre et se retrouver à égalité avec lui. Mais ce qui est plus
inquiétant, c'est l'impact que cette nouvelle peut avoir chez des gens qui oublient
l'importance de leur affiliation nationale et qui s'en tiennent de plus en plus à une
conception individualiste de la vie en société. À cause d'informations biaisées de ce
genre, ceux-ci risquent de ne pas comprendre pourquoi la souveraineté du Québec est
nécessaire. Contrairement à ce point de vue individualiste, nous avons la conviction
profonde que cet enjeu est crucial et que le sens de la solidarité nationale est
indispensable à la résolution des problèmes économiques. Sans la solidarité
nationale, les Québécois et Québécoises vont s'engager dans une voie où tous seront
perdants, y compris sur le plan économique.
Le même genre de remarque s'applique à l'égard
de ceux qui prétendent que les immigrants vivant au Québec se sentent plus canadiens que
québécois. Le fait est que le Canada a tendance à négocier implicitement avec les
immigrants un pacte individualiste qui leur permet de n'être pas dérangés par une
intégration trop poussée. La politique de multiculturalisme n'est qu'une manifestation
de cette attitude. Là encore, nous avons le sentiment profond que l'intégration - et non
l'assimilation - à la communauté d'accueil est cruciale et que, sans cela, tous seront
perdants, y compris les immigrants eux-mêmes. Cette politique du gouvernement canadien
peut lui rapporter provisoirement des votes, mais il s'agit d'une victoire éphémère. L'
« attachement » des communautés immigrantes au Canada pourrait vite céder le pas à
des sentiments moins favorables lorsque le Canada devra, dans le contexte de restrictions
budgétaires, solliciter leur solidarité nationale.
Réponses aux critiques
On prétend souvent que l'attachement à la
communauté est problématique s'il doit passer par l'identification à un certain nombre
de valeurs spécifiques. Une société démocratique, souligne-t-on, se doit d'être
pluraliste et de respecter la diversité des points de vue. En effet, il apparaît fort
controversé de vouloir faire reposer la solidarité nationale sur l'adhésion à un
certain nombre de valeurs spécifiques autres que les idéaux démocratiques et les
principes fondamentaux de justice. Mais si le sentiment de solidarité nationale ne repose
que sur l'existence d'une communauté en général sans caractères spécifiques, alors il
n'y a pas de raison, semble-t-il, de préférer telle communauté d'appartenance plutôt
que telle autre, et pas de raison de préférer la communauté locale à la communauté
globale : n'importe quelle communauté peut faire l'affaire. Que répondre à cet argument
?
Même si le sentiment d'appartenance à la
communauté nationale doit se situer en-deçà de l'adhésion à un ensemble de valeurs
communes, il constitue tout de même un modèle de solidarité concrète que l'on peut
raisonnablement espérer voir naître entre les gens. Il constitue une étape réaliste
vers la création de solidarités plus globales. Il faut ainsi mettre l'accent sur les
solidarités locales pour espérer la création de solidarités à plus grande échelle.
La solidarité nationale rend possible et concevable la création de solidarités qui vont
au-delà de la seule affiliation nationale. On ne peut pas espérer voir surgir dans
chaque citoyen une prise de conscience planétaire et un sentiment d'appartenance au «
village global » si ce citoyen n'a même pas la capacité de se sentir lié à sa
communauté nationale.
On invoque aussi parfois un argument qui va dans le
sens contraire de celui que nous venons d'examiner. On prétend qu'à notre époque, les
gens se sentent prioritairement solidaires à des échelles plus locales que l'échelle
nationale. Selon cette idée, on peut être attaché à notre ville, à notre quartier, à
un groupe minoritaire, à un milieu de travail, à des amis, etc. L'affiliation nationale
jouerait alors un rôle bien secondaire.
Sans nier l'importance de ces ancrages locaux, on
peut douter que les gens qui leur accordent une priorité absolue soient sensibles aux
solutions concrètes devant être apportées aux problèmes que nous évoquions plus haut
: le chômage, la pauvreté, le décrochage scolaire, l'insertion des jeunes sur le
marché du travail, le maintien des programmes sociaux, le déficit et la dette. Ces
problèmes requièrent la concertation et la synergie entre des partenaires
socio-économiques de natures très diverses : les entreprises, les syndicats, les
travailleurs, les groupes communautaires, les gouvernements, les milieux culturels, les
universités et les intellectuels. Ce sont tous les groupes et tous les individus au sein
de la communauté nationale qui sont appelés à collaborer. Quel est l'élément pouvant
cimenter les liens entre tous ces gens ? La solidarité nationale est la seule réponse
que l'on puisse fournir. La solidarité nationale constitue en ce sens un atout précieux,
voire même indispensable.
En répondant « OUI » à la proposition de faire
du Québec un pays souverain, il serait au moins permis d'envisager avec un certain
optimisme une solution à nos problèmes qui passerait par autre chose que
l'individualisme et l'intérêt personnel. Les Québécoises et Québécois affirmeraient
leur volonté de construire un projet de société qui incluerait des individus et des
groupes ayant des intérêts fort divers. Cet engagement contractuel permettrait de
rassurer chacun sur la volonté commune d'arriver ensemble à des solutions justes et
équitables pour tous.
On a souvent répondu à cet argument sociologique
que tout ceci est concevable à l'intérieur d'un système fédéral. C'est bien entendu
exact, pourvu que l'on ne cherche pas à imposer un État unitaire qui fasse fi de cette
solidarité. Mais cette solidarité est présentement mise à l'épreuve par le reste du
Canada. Après plus de trente ans d'échecs constitutionnels, le Canada exprime
ouvertement son intransigeance et sa volonté d'en finir avec la différence québécoise.
Il propose que le Québec accepte une fois pour toutes de fonctionner à l'intérieur d'un
cadre unitaire, d'être traité comme une minorité culturelle, d'être gouverné dans un
cadre constitutionnel qui ne le reconnaît pas, et d'être traité sur un pied d'égalité
avec les neuf autres provinces. L'incapacité du Canada à reconnaître la différence
québécoise vient heurter de plein fouet la solidarité qui est en train de se construire
de peine et de misère. Il faut des liens contractuels très solides entre les membres de
la communauté pour arriver ensemble à des solutions qui vont au-delà des intérêts
personnels et corporatistes. Le fait que le Canada ne veuille pas reconnaître la
différence québécoise ne nous laisse donc pas d'autre choix. Le Québec doit accéder
à la pleine et entière souveraineté politique.
6. La nécessaire représentativité. L'argument politique
L'accession à la souveraineté permettrait au
Québec de se doter d'un gouvernement qui pourrait plus aisément faire appel à la
solidarité entre les citoyens. D'une manière générale, le fait qu'un gouvernement soit
représentatif eu égard à la composition nationale des différentes communautés qui se
trouvent sur son territoire lui confère une marge de manoeuvre additionnelle qui lui
permet de mieux gérer la lutte contre le chômage, la dette et les récessions.
L'anti-nationalisme, une des causes de la dette
Si, dans les années 70, le gouvernement fédéral
avait pu asseoir son autorité sur des solidarités nationales réelles plutôt que
d'imposer artificiellement l'idée d'un État unitaire, il aurait eu suffisamment de
légitimité pour concentrer ses efforts sur la lutte au chômage. Mais puisqu'il s'en est
remis à un concept abstrait de la « nation canadienne », il s'est retrouvé dans les
faits soumis à l'emprise de groupes d'intérêt divers, et a cherché à se faire
réélire en faisant plaisir à tout un chacun. En effet, pour lutter efficacement contre
le chômage, il aurait fallu que le gouvernement favorise les synergies et la
concertation, car c'est seulement de cette manière qu'on peut éliminer le décrochage
scolaire, assurer une bonne formation de la main-d'oeuvre, et garantir une transmission
adéquate de l'information pouvant conduire à de l'innovation technologique.
De plus, pour financer les déficits, le
gouvernement fédéral aurait dû intervenir pour empêcher que l'épargne canadienne ne
soit dirigée vers des titres étrangers. Il aurait dû mettre tout en oeuvre pour que la
dette reste autant que possible entre des mains canadiennes. En l'absence d'une telle
politique, il a été amené à s'engager de plus en plus dans des emprunts à
l'étranger. Le Canada s'est donc retrouvé avec une dette extérieure importante, et est
depuis ce temps obligé de maintenir des taux d'intérêt élevés pour satisfaire et
rassurer les investisseurs étrangers. Le fait qu'une proportion importante de la dette
soit libellée en devises étrangères est un problème parce que le coût de la dette
dépend alors des variations dans le taux de change du dollar canadien. La dépréciation
de la devise canadienne est donc devenue un facteur d'accroissement des coûts de la dette
(22).
Enfin, puisque le gouvernement canadien n'a pas
fait reposer sa légitimité sur des solidarités nationales réelles, il s'est vu aussi
dans l'obligation d'accorder des subventions aux grandes entreprises et de favoriser les
abris fiscaux pour que celles-ci acceptent de réinvestir au Canada.
Selon la première ébauche d'une étude de
Statistique Canada utilisée par le NPD lors des élections fédérales de 1993, les trois
principales causes de la dette canadienne sont les dépenses gouvernementales (6%), la
politique de taux d'intérêt élevés (44%), et les mesures d'exemptions fiscales aux
entreprises (50%) (23). Ces trois causes sont au moins en partie le
symptôme d'un seul et même problème : la légitimité de l'État est fondée non sur
des solidarités nationales réelles, mais sur des groupes d'intérêt. On ne peut en
effet affronter courageusement des politiques de lutte au chômage efficaces si l'on n'est
pas capable de s'appuyer sur des solidarités réelles entre les citoyens. On ne peut pas
non plus résoudre la question de l'endettement à l'étranger et éviter les taux
d'intérêt élevés qui lui sont associés si l'on ne profite pas d'un financement qui
s'appuie sur des solidarités nationales. Et l'on ne peut pas éviter l'endettement
lorsqu'on est contraint d'adopter une panoplie de mesures fiscales pour retenir les
grandes entreprises chez nous au lieu de pouvoir compter sur leur sens de la solidarité.
Dans une telle perspective, l'affirmation du peuple
québécois vient nous rappeler un des problèmes qui minent le Canada tel qu'on le
connaît. Le Canada ne repose pas suffisamment sur des solidarités nationales. Le
nationalisme civique que le Canada tente de promouvoir et qui renvoie exclusivement à
l'État fédéral, à ses institutions et à ses politiques spécifiques est factice s'il
ne s'appuie pas en plus sur les nations diverses qui sont à la base de ce pays. Le
caractère artificiel du nationalisme civique canadien est donc au moins en partie à
l'origine d'une dette faramineuse. La légitimité fondée sur des solidarités réelles
aurait constitué une garantie contre une telle situation désastreuse. Plusieurs
Canadiens et Canadiennes en ont assez de nos débats constitutionnels et ils estiment que
la dette constitue le seul véritable problème à l'heure actuelle. Ils ne comprennent
pas pourquoi le Québec continue d'être préoccupé par la question nationale. Mais si
nous avons raison, la question nationale constitue au contraire un facteur déterminant.
Il ne s'agit pas d'invoquer la représentativité
de l'État seulement pour justifier des compressions budgétaires dans les programmes
sociaux. L'étude de Statistique Canada mentionnée plus haut tend à montrer que la cause
de l'endettement est d'abord et avant tout ailleurs. Si les dépenses gouvernementales ont
été élevées, c'est en grande partie à cause des coûts de l'assurance-chômage et du
bien-être social, qui sont eux-mêmes causés par un chômage endémique. Les programmes
sociaux ont une raison d'être. Des coupures à ce niveau ne sauraient être justifiées
que si des mesures plus importantes sont entreprises pour faire payer les plus riches au
sein de notre société. Le gouvernement doit intervenir prioritairement dans plusieurs
autres dossiers : les subventions aux entreprises, les fiducies familiales, les abris
fiscaux, le travail au noir, la contrebande, les retards dans le paiement des impôts, les
taux d'intérêt, etc. Le gouvernement ne sera représentatif que s'il limite au maximum
le tort fait aux plus démunis de notre société. Certains gouvernements provinciaux
actuels ont tendance à s'attaquer aux groupes les plus faibles et ce sont ces derniers
qui sont les victimes des principales compressions. L'étude de Statistique Canada montre
pourtant que les coupures doivent être faites d'abord et avant tout ailleurs que dans les
programmes sociaux.
La dette québécoise
Le gouvernement du Québec n'a peut-être pas lui
non plus fait suffisamment appel à la solidarité nationale pour fonder sa légitimité,
et c'est en partie pourquoi il est lui aussi confronté à un problème d'endettement.
Même si, en ce qui concerne les REER par exemple, un plafond de 20% est fixé pour les
fonds dévolus à des placements à l'étranger, une grande partie des fonds qui restent
aboutit dans des fonds d'investissement « canadiens » dont une bonne part de l'actif est
composée de titres étrangers (24).
D'autres causes viennent expliquer l'endettement du
gouvernement québécois. Tout d'abord, le modèle économique préconisé par le
gouvernement fédéral a entraîné une croissance économique anémique au Québec,
notamment en raison du déplacement de plusieurs grandes entreprises, et cela a contribué
partiellement à notre endettement. Ensuite, le gouvernement du Québec a subi une perte
financière totale de 11 milliards de dollars pour la période 1982-1993, perte due à des
changements dans les programmes de transferts du gouvernement fédéral. Cette perte
représente 37,05% du déficit du gouvernement du Québec pour cette période (25).
Ces facteurs ne sont sans doute pas négligeables,
mais il faut reconnaître aussi que l'absence de solidarité nationale est peut-être, au
Québec comme ailleurs, une cause importante d'endettement. Les gouvernements québécois
qui se sont succédés ont toujours reporté à plus tard le moment de s'attaquer au
problème du chômage, au décrochage scolaire et à la formation de la main-d'oeuvre, ce
qui a contribué à accroître les dépenses gouvernementales. Ensuite, ils n'ont pas
suffisamment exploité l'épargne nationale dans leurs emprunts. Enfin, ils ont trop
souvent subventionné les entreprises et autorisé les abris fiscaux. La difficulté que
les gouvernements ont à miser sur la solidarité nationale est ainsi devenue fort
coûteuse, et elle est au moins en partie la cause de leur endettement.
Il faut maintenir nos acquis sociaux et ne pas
succomber aux tentations conservatrices et individualistes de certains gouvernements
provinciaux canadiens. Mais la solidarité nationale requiert aussi une solidarité
intergénérationnelle, et nous ne pouvons pas nous endetter sur le dos des générations
futures. Les diverses mesures nationales mises en oeuvre par les gouvernements québécois
successifs (Caisse de dépôt et de placement, REER, REA, Fonds de solidarité) ont permis
d'exploiter davantage l'épargne nationale, mais elles demeurent encore insuffisantes. La
souveraineté du Québec constitue un élément additionnel pour résoudre les problèmes
de chômage et d'endettement, car elle manifestera la volonté des Québécois et
Québécoises de prendre en main leur propre destinée économique en se dotant enfin d'un
gouvernement représentatif qui puisse compter sur la solidarité nationale de ses
électeurs.
7. La nécessaire décentralisation. L'argument administratif
Un autre argument en faveur de la souveraineté
concerne la nécessité de décentraliser les appareils gouvernementaux. Les épargnes
obtenues grâce à l'élimination des dédoublements ne sont pas le seul avantage de la
décentralisation. Ces épargnes sont certes réelles, mais la souveraineté offre en plus
l'occasion de procéder à un dégraissage de l'État. À tout cela, il faut ensuite
ajouter les bénéfices qui proviennent d'une plus grande efficacité gouvernementale. Il
est devenu courant de dire que l'efficacité passe par le rapprochement des centres de
décision à l'égard de leurs marchés. Pour éliminer les complexités bureaucratiques,
il faut certes éliminer les chevauchements, mais cette élimination n'a de sens que si
elle se fait au profit des pouvoirs régionaux qui sont ainsi placés à proximité de
l'activité économique.
Le Canada est-il le pays le plus décentralisé au monde ?
Certains prétendent que le fédéralisme canadien
est le plus décentralisé du monde (26). Cette affirmation, aussi
spectaculaire soit-elle, perd cependant un peu de son lustre dès qu'on l'évalue à sa
juste mesure. Pour qu'une telle première position au palmarès vaille quelque chose, il
faudrait que le Canada soit comparé à d'autres fédérations multinationales, et non aux
États-Unis, à l'Australie ou à l'Allemagne. On trouve sur le territoire du Québec un
peuple distinct, ce qui n'est pas le cas dans les länder allemands et les États
australiens ou américains. Même si, à certains égards, le Québec a plus de pouvoirs
que ces entités administratives, cela ne contribue pas réellement à renforcer la
démonstration que l'on tente d'établir. Il faut comparer le Canada avec d'autres
fédérations multinationales comme la Belgique ou la Suisse. En ne prenant pas soin de
faire cette distinction, on trahit déjà une certaine propension à ignorer le facteur
communautaire.
Même lorsqu'on ne traite que du partage des
pouvoirs entre l'État fédéral et les États fédérés, on ne peut mettre en veilleuse
le fait qu'à peu près toutes les fédérations multinationales sont soumises à des
tensions majeures, et celles qui ne sont pas encore disparues risquent de disparaître un
jour à cause de ces tensions. Par conséquent, on peut se demander si le fait d'être «
la fédération la plus décentralisée » signifie réellement quelque chose. S'il n'y a
qu'une poignée de pays avec lesquels le Canada peut être comparé, et si l'on retrouve
dans ces pays des problèmes semblables aux nôtres, n'a-t-on pas raison de prendre avec
un grain de sel cette « première position » ? Il n'y a pas de mérite à être le grand
gagnant quand on est à peu près seul en piste, et pas de mérite à occuper la première
place dans un club d'insatisfaits. Au vu des difficultés que connaissent les
fédérations multinationales, on peut se demander si le Canada ne fait pas partie d'une
espèce en voie de disparition.
À chaque fois que les souverainistes ont dénoncé
le caractère centralisateur de la fédération canadienne, c'était en référence à un
partage des compétences qui ne tenait pas compte du caractère multinational du Canada.
Tous les gouvernements québécois depuis plus de trente ans ont clamé haut et fort la
nécessité de revoir le partage des pouvoirs et de limiter le pouvoir fédéral de
dépenser, mais il s'agissait d'assurer la reconnaissance, la promotion et l'émancipation
du peuple québécois (ou « canadien-français », comme nous avions l'habitude de le
dire), et non d'accumuler des pouvoirs pour le seul plaisir d'en avoir. Aussi, il ne faut
pas simplement s'employer à comptabiliser la liste des pouvoirs acquis. Il faut se
demander si le degré de décentralisation en est un qui nous convient et qui reflète
bien le caractère multinational du Canada.
De la même manière, le Québec ne demande pas un
statut asymétrique pour le plaisir d'avoir plus de pouvoirs que les autres provinces. Une
décentralisation est requise pour tenir compte de ce que nous sommes. Le principe de
l'égalité des provinces est le paravent derrière lequel se réfugient ceux qui ne
peuvent avouer franchement leur incapacité à reconnaître le caractère multinational du
Canada.
Il est difficile de dire si toutes les
fédérations multinationales sont viables. Un tel système politique apparaît cependant
irréaliste dans la conjoncture présente pour ce qui est du Canada. Quoiqu'il en soit,
une fédération qui a un caractère multinational devrait tout d'abord déléguer des
pouvoirs au niveau d'États participants qui représentent les peuples constitutifs du
pays. Il faudrait également que des secteurs tels que la langue, la culture, les
télécommunications, l'éducation et l'immigration soient sous la juridiction des États
membres. Or, c'est loin d'être le cas au Canada, et la comparaison avec les autres
fédérations multinationales ne semble pas être avantageuse.
Une fédération décentralisée: l'exemple de la Belgique
Parmi l'ensemble des fédérations multinationales,
la Belgique apparaît nettement plus décentralisée que le Canada. Cela se révèle tant
en ce qui a trait aux unités administratives qui représentent les communautés
nationales participantes, qu'en ce qui concerne la nature des pouvoirs qui leur sont
dévolus. Suite aux accords de la Saint-Michel survenus en 1992, l'État belge est
maintenant gouverné par un État fédératif qui a très peu de pouvoirs (compétence
constitutionnelle, politique étrangère, défense, union économique et monétaire,
justice, sécurité sociale, ordre public) et par des gouvernements communautaires et
régionaux qui détiennent d'importantes compétences. Les gouvernements communautaires
reflètent la composition nationale du pays et assument la responsabilité de la santé,
de la culture, de l'éducation, du choix des langues et de toutes les autres matières
personnalisables (les matières où il importe que le citoyen soit servi dans sa propre
langue). Les gouvernements régionaux, à l'exception de celui qui gère la région de
Bruxelles-Capitale, reproduisent aussi la composition nationale de la Belgique et ont la
responsabilité des matières économiques (aménagement du territoire, protection de
l'environnement, agriculture, logement, aspects régionaux de l'énergie, politique
économique, commerce extérieur, travaux publics et transports, recherche scientifique,
etc.). En outre, à partir de 1995, les pouvoirs résiduaires iront aux gouvernements
communautaires ou régionaux.
En somme, les Belges viennent de passer en l'espace
de quelques années d'un État unitaire à une fédération faisant intervenir un partage
des pouvoirs qui est plus fidèle à sa composition communautaire que ne l'est la
fédération canadienne et ce, autant sur le plan des unités administratives que de la
nature des pouvoirs partagés. C'est en ce sens qu'on peut prétendre que le gouvernement
fédéral canadien est trop centralisateur.
Quand on considère un tel arrangement fédéral,
peut-on encore prétendre que la fédération canadienne est la plus décentralisée au
monde ? Il ne s'agit pas de se servir de la Belgique comme d'un modèle. Les Belges sont
aux prises avec une dette faramineuse, ils sont soumis à de fréquents conflits
linguistiques, et ils ont à composer avec le problème épineux que pose la ville de
Bruxelles. Mais le reflet de la composition nationale au sein des structures
administratives et le type de décentralisation effectué comportent de nombreux avantages
par rapport au modèle canadien.
Si nous possédions une structure comparable à
celle des gouvernements communautaires belges, le gouvernement du Québec gèrerait toutes
les questions relatives à la langue, à la culture, aux télécommunications, à
l'éducation et à l'immigration. Or, les gouvernements québécois ont toujours demandé
au gouvernement fédéral de ne pas s'immiscer dans ces secteurs, sans jamais obtenir gain
de cause. Même dans le secteur de l'immigration, où d'apparents déblocages sont
survenus, la maîtrise d'oeuvre demeure sous l'entière responsabilité du gouvernement
fédéral. Le Québec veut être une terre d'accueil pour les immigrants de toute race, de
toute culture et de toute religion. Mais il pourrait désirer accorder une certaine
priorité à ceux qui manifestent plus d'aptitude à parler français. Ainsi, même en
matière d'immigration, où le Québec détient certains pouvoirs, la force
centralisatrice du gouvernement fédéral demeure prépondérante. Il en va de même en
matière linguistique, où les différentes décisions de la Cour suprême sont venues
limiter considérablement la portée des lois adoptées par le gouvernement du Québec.
Ce que l'on vient de dire au sujet de la
décentralisation des pouvoirs dits « culturels » (culture, langue,
télécommunications, éducation et immigration) vaut aussi en ce qui concerne la
décentralisation des pouvoirs économiques. Comme le révèle l'exemple des gouvernements
régionaux en Belgique, un État fédératif qui respecte le principe de subsidiarité et
qui accepte nos arguments en faveur de la décentralisation devrait automatiquement
accorder au gouvernement du Québec les pleins pouvoirs en matières de formation de la
main-d'oeuvre, d'assurance-chômage, de développement régional et de recherche et
développement. Et si le Québec réclame les pleins pouvoirs dans ces diverses
juridictions, il doit aussi disposer des instruments fiscaux appropriés pour harmoniser
la politique du revenu avec la politique fiscale. Dans une telle perspective, les deux
régimes fiscaux apparaissent nettement inappropriés.
La décentralisation doit aussi s'effectuer au
niveau des politiques économiques. Dans plusieurs pays comme la France, l'Allemagne et la
Suisse, des politiques économiques régionales sont déjà mises en oeuvre : limitation
d'accès au crédit pour certains types d'entreprise, politiques de marché du travail qui
tiennent compte de la diversité régionale, etc. Aux États-Unis, douze réserves
régionales existent en plus de la Federal Reserve Bank.
Un nouveau partage des pouvoirs
Si le gouvernement fédéral reconnaissait au
Québec une pleine compétence dans les secteurs cités plus haut, l'accession du Québec
à la souveraineté serait reportée aux calendes grecques! Il ne faut pas croire qu'un
mouvement souverainiste naît de nulle part : il naît de l'exclusion. Si les
souverainistes ont par le passé été supposément « obsédés » de revoir le partage
de pouvoirs et de l'enchâsser dans la Constitution, c'est parce que le débat
constitutionnel nous a permis de mettre en évidence l'incapacité inavouée du Canada à
reconnaître le Québec comme peuple. Les débats constitutionnels deviennent des enjeux
majeurs seulement dans la mesure où ils contraignent les Canadiens et Canadiennes à
rendre explicite leur refus.
Même si on oublie la Constitution et que l'on met
de côté la reconnaissance formelle du Québec comme société distincte, le fait est que
dans le moindre recoin de la moindre entente administrative bloquée, on voit poindre le
spectre du refus des Canadiens et Canadiennes de reconnaître le Québec comme un peuple
à part entière. C'est sur cette toile de fond que l'on peut apprécier correctement la
question du partage de pouvoirs. Face à l'intransigeance du gouvernement fédéral, qui
ne tient pas compte de l'unanimité québécoise autour de ces questions, face à sa
volonté d'imposer des « normes nationales », d'utiliser son pouvoir de dépenser et de
centraliser la politique économique au niveau fédéral sans tenir compte de la
diversité des régions, la souveraineté constitue le seul moyen qui reste au Québec
pour assumer les responsabilités qu'il estime être les siennes.
La souveraineté du Québec semble donc aller dans
le sens progressiste d'une décentralisation des pouvoirs au profit d'entités plus
petites et plus proches des marchés, et ce, d'une double façon. L'accession à la
souveraineté constitue déjà en soi un processus de décentralisation des pouvoirs, mais
le gouvernement québécois s'est en outre déjà engagé à confier de nombreuses
responsabilités aux gouvernements régionaux et locaux à l'intérieur même du
territoire québécois. Cette décentralisation devra cependant être menée avec prudence
et équité : elle ne doit pas déresponsabiliser les gouvernements ou favoriser la
concentration d'un pouvoir arbitraire entre les mains de quelques individus, mais plutôt
viser à remettre les leviers décisionnels à des gouvernements locaux et régionaux plus
efficaces. Tout cela est bien entendu compatible avec le respect de normes nationales.
8. La nécessaire limite à la compétitivité. L'argument économique (I)
On a souvent reproché aux nationalistes
québécois ce que l'on disait être leur repli communautaire. Ce reproche est plus que
jamais anachronique étant donné leur ouverture d'esprit à la libéralisation des
échanges. C'est d'ailleurs grâce au Québec que le Canada est entré dans une zone de
libre-échange avec les États-Unis. Le Québec accorde beaucoup d'importance au
développement nord-sud et ne veut pas être contraint à une politique économique
centrée sur l'axe est-ouest. La globalisation de l'économie est sans doute en soi
désirable puisqu'elle entraîne l'ouverture des marchés. De larges pans de l'économie
sont désormais gérés à l'échelle multinationale. La plupart des souverainistes
québécois acceptent ce fait et ont depuis toujours été ouverts à la libéralisation
des échanges en Amérique du Nord et au maintien d'une association économique avec le
Canada. Ils acceptent en principe que la souveraineté puisse s'exercer en commun avec des
instances bilatérales, multinationales ou même supranationales.
Le nationalisme, un contrepoids essentiel au néo-libéralisme
Ceci dit, il importe de compenser les effets
négatifs possibles d'une libéralisation des échanges. On a déjà admis qu'il fallait
préserver l'exception culturelle autant pour le GATT que pour l'ALENA. Mais il faut aussi
songer à des mesures qui visent à retenir au Québec l'épargne, les investissements, la
main-d'oeuvre qualifiée et les entreprises. Il faut enfin s'assurer du maintien d'un
système adéquat de protection sociale. Si la libéralisation des échanges n'était
d'aucune manière soumise à certaines restrictions, elle pourrait entraîner une
délocalisation des entreprises, une réévaluation à la baisse des normes dans les
programmes sociaux, une mobilité de la main-d'oeuvre qui irait vers des emplois plus
lucratifs, et une dispersion de l'épargne susceptible d'entraîner une augmentation de la
dette extérieure. Tout cela ne peut que nuire au développement de notre économie
nationale.
La souveraineté, par contre, participe d'un
mouvement qui vient contrebalancer les effets négatifs potentiels d'une trop grande
libéralisation de l'économie. Encore ici, la souveraineté constitue l'amorce d'un
projet de société, un projet qui se situe à gauche sur l'échiquier politique. Bien
entendu, rien n'exclut que de futurs gouvernements d'un Québec souverain mettent en
oeuvre des mesures de droite. Mais si la solidarité nationale des Québécoises et des
Québécois se concrétise et permet l'accession du Québec à la souveraineté politique,
on peut espérer voir ressurgir ensuite cette même solidarité dans une politique d'achat
chez nous, spontanément mise en oeuvre par tous les citoyens, dans une agglomération des
entreprises à leur société d'accueil, dans le maintien d'une main-d'oeuvre qualifiée
qui choisit de rester sur le site de l'économie nationale, et dans une canalisation de
l'épargne servant à transférer la dette de créanciers québécois. La souveraineté
politique du Québec participe de cette logique et vient mettre un frein à une
orientation trop libérale des accords liés à la libéralisation des échanges. Certains
verront là une utopie ou à tout le moins des voeux pieux. Mais l'absence d'idéalisme en
ces matières risque de coûter cher et d'affecter douloureusement notre niveau de vie.
La souveraineté permettrait aussi au Québec
d'avoir son mot à dire dans les grandes orientations prises à l'intérieur de structures
comme le GATT ou l'ALENA. D'un simple point de vue démocratique, on devrait reconnaître
que le plus grand nombre de régions possibles devraient être représentées au sein de
ces institutions. Dans cette perspective, le fait qu'une seule entité puisse parler au
nom de régions très diverses pose un problème de démocratie. Or, c'est justement ce
qui se passe au Canada. On y trouve cinq régions économiques très différentes les unes
des autres. Il n'y a aucune raison de penser que le gouvernement fédéral est mieux
habilité à défendre les intérêts des Québécois et Québécoises que ne pourrait le
faire le gouvernement d'un Québec souverain. En accédant à la souveraineté politique,
le Québec pourra avoir voix au chapitre. Il pourra défendre ses intérêts mieux que ne
saurait le faire en son nom le gouvernement fédéral.
Certains prétendent que les Américains
exigeraient que soit démantelée la politique industrielle d'un Québec souverain avant
d'admettre formellement celui-ci comme membre de l'ALENA. Des institutions comme la Caisse
de dépôt et de placement et le Régime d'épargne-actions (REA) devraient disparaître
sous la pression des Américains. Mais on peut simplement attirer l'attention sur une
étude de David M. Brown, faite pour le compte de l'Institut C. D. Howe, qui conclut que
ces institutions ne vont pas à l'encontre de l'union économique canadienne. Puisque
celle-ci est, de l'avis de tous, fondée sur une intégration économique plus poussée
que ne l'est l'ALENA, on peut conclure logiquement que ces institutions sont a fortiori
compatibles avec l'ALENA (27).
Le Canada d'aujourd'hui est-il semblable à l'Europe de demain ?
Certains soutiennent que l'union économique
canadienne constitue déjà un espace économique intégré. Ils prétendent qu'une
analogie peut être établie entre le Canada tel qu'on le connaît actuellement et
l'Europe qui s'annonce. En voulant faire sécession du Canada, le Québec irait donc à
rebours de l'histoire. Mais cette analogie ne tient pas pour des raisons qui ont maintes
fois été ressassées. Tout d'abord, les États membres de la CEE sont déjà des pays
souverains et ils contrôlent à tour de rôle la direction de la CEE. Ensuite, le futur
État supranational envisagé par les Européens exercera un contrôle surtout au niveau
de la monnaie, de la politique financière et, si tout va pour le mieux dans le meilleur
des mondes, de la politique étrangère, encore que de ce côté, il y ait loin de la
coupe aux lèvres. De plus, dans le meilleur des cas, l'union monétaire ne sera atteinte
que par une poignée de quatre ou cinq pays vers 1999, et l'Angleterre et l'Allemagne sont
de plus en plus réticentes à ce qu'il y ait plus que des objectifs économiques dans le
projet européen.
Ceux qui comparent le Canada actuel à l'Europe de
demain oublient qu'il n'est nullement question en Europe d'autoriser une intervention
systématique de l'État supranational dans les affaires de langue et de culture des pays
membres, alors que les Canadiens et Canadiennes défendent le droit d'intervention du
gouvernement fédéral ou de la Cour suprême en ces matières. Si, pour l'Europe, la voie
à suivre est une certaine forme d'union politique qui permettrait de contenir les excès
nationalistes ayant conduit si souvent à des guerres fratricides, le danger qui guette
l'Amérique du Nord est l'excès contraire, c'est-à-dire l'intolérance à l'égard des
différences, des spécificités régionales. Les Acadiens, les Premières nations et les
Québécois en savent quelque chose.
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