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D'autres feront franchir la dernière frontière


Le 31 octobre 1995

 

Jacques ParizeauIl y a sept ans, j'ai fait un pari fou. Le pari de reprendre un combat que plusieurs disaient vain. Que plusieurs disaient fini, foutu.

J'ai fait le pari que les Québécoises et les Québécois ne se contenteraient jamais d'être autre chose qu'un peuple. Et que la seule façon que nous ayons d'être un peuple, c'est d'avoir un pays à nous.

Pendant sept ans, petit à petit, les événements ont donné raison aux héritiers de René Lévesque. Pendant sept ans, petit à petit, la souveraineté a repris ses forces, elle a essaimé dans d'autres partis, sur d'autres tribunes, elle s'est renouvelée dans son contenant comme dans son contenu.

D'autres sauront, mieux que moi, faire le bilan de ces sept années. Pour ma part, je retiendrai quatre choses :

D'abord, le fait qu'une nouvelle génération de Québécois ait repris le flambeau de la souveraineté avec un enthousiasme et une ardeur sans pareille. C'est pour moi la plus grande réalisation que le mouvement souverainiste pouvait accomplir: se donner une nouvelle jeunesse. S'inscrire pour de bon dans la durée.

Puis, le fait que la souveraineté se soit étendue à toutes les générations de Québécois. Cette année, il y avait des indépendantistes aux cheveux encore plus blancs que les miens. Nous avons donc réalisé, pour la souveraineté, le mariage de la sagesse et de la fougue de la jeunesse, donc de l'expérience et de l'énergie. Une cause qui réussit cette jonction ne pourra jamais mourir. J'ajoute que nous avons su donner aux femmes une voix plus forte au sein et à la tête de notre parti et de notre gouvernement. C'est pour moi une grande victoire.

Aussi, ces dernières années, la voix souverainiste s'est enfin faite entendre sur la scène fédérale, là où elle n'avait auparavant pas droit de cité. C'est un changement majeur qui modifie toute la donne.

Finalement, nous avons su, il me semble, donner un contenu nouveau à la souveraineté. Un contenu énonomique, en mettant au coeur de notre projet la nouvelle réalité d'une planète qui est, aujourd'hui, presque un seul grand marché. Un nouveau contenu social, car nous avons su concilier notre instinct de solidarité et d'entraîde et les rigueurs actuelles de la situation économique et financière.

Notre souveraineté, nous en avons fait un projet aussi humain que politique et économique, aussi individuel que mondial, nous l'avons enrichi et diversifié et c'est pourquoi, je pense, il a réussi à toucher autant de gens.

Pendant les semaines extraordinaires que nous venons de vivre, je dois dire que ce sont les gens qui m'ont le plus impressionné. Avec nous et autour de nous, des milliers de sympathisants, de militants et de porte-parole, d'artistes et de grands hommes politiques, des religieux et des professionnels ont exprimé la richesse et la sincérité du Québec. Il y a des gens qui ont pris des risques terribles avec leur carrière pour dire publiquement Oui. Il y a des gens qui ont mis leur crédibilité au service d'une cause qui nous dépasse tous. Je voudrais les nommer, mais il y en a des centaines et des milliers. Je veux, du fond du coeur, tous les remercier.

Parmi eux, il se trouvera demain - c'est une certitude - des leaders qui sauront faire franchir à la souveraineté de nouvelles frontières.

Et il y a une de ces frontières que, bien humblement, j'ai été incapable de franchir. Je n'ai pas réussi à faire en sorte qu'une proportion significative de nos concitoyens anglophones et allophones se sentent solidaires du combat de leurs voisins. René Lévesque s'était épuisé en vain sur ce même clivage. Gérald Godin avait réussi à se faire beaucoup d'amis dans ces milieux, mais bien peu de convertis. C'est pour moi une déception très grande, car je sais les efforts que nous avons tous mis depuis sept ans à transformer cette réalité. Cela explique que j'ai pu, hier, formuler cette déception dans des termes qui auraient pu être beaucoup mieux choisis.

J'ai aussi parlé, hier, de l'argent, et je vous dirai que nous entendons appliquer avec toute la vigueur dont elle est capable la Loi sur la consultation populaire que nous a léguée René Lévesque. Le camp du Non a, en une journée, réussi à dépenser presque la somme totale respectée par le camp du Oui pour toute la campagne. Les infractions massives infligées à notre cadre démocratique ne seront pas oubliées.

Mais assez parlé du passé.

Une des magnifiques nouvelles de la journée d'hier fut le taux de participation de 94% et la sérénité du vote, qui témoignent que nous avons ici une population qui ne connaît pas d'égal, sur le globe, quant à sa maturité démocratique. Je salue tous les électeurs et toutes les électrices.

Il s'est produit, hier, une autre chose extraordinairement importante. Les Québécoises et les Québécois ont signifié à leurs voisins et au monde qu'ils doivent être reconnus comme peuple. Les hochets symboliques de société distincte et d'ententes administratives doivent être remisés dans les cercueils de Meech et de Charlottetown : c'est leur place.

Les Québécois ont dit, hier, qu'ils veulent une véritable reconnaissance et qu'ils n'accepteront rien de moins que l'égalité.

Il faut être clair; hier, le Québec s'est levé debout. Il s'est levé pour de bon et on ne pourra jamais le faire reculer. Hier, le Québec s'est levé lui reste un pas à faire. Il a l'élan voulu, il en a la capacité, il ne lui manque que l'occasion. Elle viendra bientôt, j'en suis profondément convaincu.

Comment ce pas doit-il se faire ? Par où passe le chemin qui nous mènera au nouveau et inévitable rendez-vous avec la souveraineté ? Ce n'est pas à moi de le dire, ce n'est pas à moi de le faire.

Avec mes qualités et mes défauts, j'ai contribué à conduire ce grand projet au résultat du 30 octobre.

D'autres, maintenant, lui feront franchir la dernière frontière. J'annonce, aujourd'hui, que, à la fin de la session parlementaire de l'automne, je libérerai les postes de premier ministre, de président du Parti québécois et de député de L'Assomption, que les Québécoises et les Québécois m'ont fait l'honneur de me confier.

Dans l'intervalle, comme premier ministre, je m'emploierai à faire avancer plusieurs dossiers importants pour la bonne marche du gouvernement et pour l'avenir de nos compatriotes. Des décisions importantes, certaines difficiles, doivent être prises. J'y veillerai.

Je remercie tous ceux et toutes celles qui ont fait avec moi ce bout de chemin et je sais qu'ils seront encore plus nombreux dans les mois et les années qui viennent.

Je ne serai certes plus à leur tête, mais ils peuvent compter sur moi: je serai toujours à leurs côtés.

Merci.

 

Jacques Parizeau

 


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