J-F Gauvin Webmestre


ge: 28 Sexe:  Inscrit le: 25 Nov 2002 Messages: 4837 Localisation: Montral
|
Post le: 19 Sep 2009 10:54 Sujet du message: La Crise d'octobre, une histoire de chiffre |
|
|
Un texte trs intressant sur le contenu des lettres crites par Cross et Laporte.
------------------------------------------------------------------------------------
Louis Hamelin
dition du samedi 19 et du dimanche 20 septembre 2009
Samedi soir dernier, je me tapais en ligne les pisodes de la discutable et trs mauvaise srie de la CBC October 1970. Au mme moment, Jean Barbe, ai-je appris, grimpait dans le kiosque des plaines d'Abraham pour donner lecture de la pathtique (l'adjectif qui revient le plus souvent dans les journaux de l'-poque) lettre de Pierre Laporte, otage du FLQ, Robert Bourassa.
Pendant que d'autres clbraient notre histoire, je me farcissais le gros show des services secrets canado-britanniques, et son morceau de bravoure: le Pooh squad. Des experts en dcryptage pays pour chercher dans les lettres de James Cross des allusions codes son cher Winnie. Les poux Cross, en effet, partageaient un secret: une intime passion pour l'univers de Winnie l'ourson (the Pooh Bear) et les spcialistes du chiffre taient sur les dents. Le rsultat le plus notable de cet exercice, aujourd'hui visible sur un bout de film amateur, fut une perquisition nocturne, avec hlico et cordon de soldats l'appui, dans un pet-shop de la Rive-Sud. De la peluche de conte pour enfants et beaucoup de poudre aux yeux.
Dbordants d'empathie, les auteurs d'October 1970 ont voulu pargner aux gars du Pooh squad un ridicule aussi grand-guignolesque. Dans les derniers pisodes, alors que la planque de Lanctt et de ses copains a dj t repre, ils arrivent enfin avec un rsultat: le mot recollection (souvenir en anglais), relev deux fois chez le Cross pistolier. Recollection = rue des Rcollets. Plutt cute comme trouvaille de scnariste, condition d'oublier que l'otage, en principe, n'avait aucun moyen de savoir qu'il se trouvait dans un appartement des parages de la rue Monselet. Peu importe. Le lundi matin, quand j'ai bondi sur mon Devoir et imagin Barbe disant Mon cher Robert..., puis pens cet homme qui refuse de mourir, celui dont l'appel au secours continue de retentir 39 ans plus tard devant l'histoire, et dont le spectre revient hanter jusqu'aux pages du National Post, j'ai pens lui.
Pierre Laporte.
Pas de Pooh squad pour Laporte. Mais il avait, parat-il, confi des proches, au lendemain du kidnapping de Cross, que la seule chance de retrouver celui-ci tait que le Britannique parvienne glisser des messages cods dans les lettres qu'on lui permettait d'crire. Lorsque le ministre du Travail fut enlev son tour, les amis de Pierre Laporte (comme on en viendrait les appeler) formrent, un moment donn, une quipe de dcrypteurs bnvoles.
La lettre lue sur les Plaines le 13 septembre peut tre qualifie d'mouvante, de pathtique et de bien d'autres choses encore. Elle est surtout bien trange. Lorsque, tard dans la semaine fatidique, les amis de Laporte se souvinrent des commentaires de ce dernier sur les chances de Cross et se mirent l'oeuvre, ils furent d'abord frapps par le retour insistant (dans la premire lettre surtout, adresse sa femme) du mot sant sous la plume d'un homme qui ne s'en tait jamais tellement proccup. Puis ils lurent, au dbut du cinquime paragraphe de la lettre Bourassa, les mots suivants: [...] qui mrite de retenir l'attention. Ils ouvrirent alors l'oeil et trouvrent que la longue et fastidieuse numration des liens familiaux et des personnes charge dtonait bizarrement. Une certaine lourdeur dans le style les alertait. Exemple: J'avais deux frres, ils sont morts tous les deux. Ils eurent l'ide de transcrire en nombres toutes les quantits qui y taient suggres et obtinrent ceci: 2-2-1-1-1-2-1-2-2-1-1.
Revenant au mot sant, ils s'emparrent du bottin et cherchrent le seul hpital de la Rive-Sud, un tablissement dont l'existence tait lie de prs l'histoire personnelle
de Pierre Laporte. L'hpital Charles-Lemoyne se trouvait au 121, boulevard Taschereau. Son numro de tlphone tait le 672-2211. Lorsqu'ils arrivrent la dernire phrase du paragraphe (Je crois que tu comprends!), les amis de Pierre Laporte se persuadrent qu'ils tenaient une piste. Ils relurent le paragraphe, et une magnifique faute de franais, un verbe mal accord, leur sauta soudain aux yeux: Ce n'est plus moi seul qui es [plutt que suis] en cause... Le mot fautif tranchait sur l'orthographe par ailleurs impeccable de l'ancien du Devoir. Il se trouva, dans la bande, un malin pour arriver avec une solution: es = est. Le lieu de dtention de Pierre Laporte, conclurent-ils, est situ quelque part l'est de l'hpital Charles-Lemoyne. Ce qui tait exact: six kilomtres plus prcisment, et lgrement au sud-est.
Cette histoire a t raconte en 1973 par deux journalistes du Toronto Star, Robert McKenzie et Ronald Lebel. Nagerait-on en plein dlire? Apparemment pas, dans l'esprit de ces policiers de la GRC qui, si on en croit le regrett Nick Auf Der Maur, perquisitionnrent alors ledit hpital de fond en comble. Puis, le vendredi 16 octobre, avant mme la mort du ministre aux mains de ses gardiens, un article du Montral-Matin fit tat de certaines conjectures entourant les lettres de captivit de Laporte. Dans la premire, crite le matin du 11, il se trompe de date et crit: 12 octobre. Dans la suivante, il termine son fameux dnombrement du clan Laporte en l'estimant une douzaine de personnes, alors qu'il vient d'en numrer neuf au maximum, incluant lui-mme. Maintenant, vous me croirez si vous le voulez, mais les ravisseurs de Pierre Laporte n'ont jamais pens aveugler la fentre de la chambre o il tait squestr.
Contrairement Jasper Cross, Laporte savait exactement o il se trouvait: environ 750 mtres du hangar numro 12 de l'aroport de Saint-Hubert. Il connaissait le coin, avait dj survol le secteur, savait probablement qu'un norme chiffre 12 tait peint sur le toit de ce btiment, localement surnomm: le Douze. Menott son lit et aux mots crits de ce dimanche-l, Laporte n'tait pas cette victime qu'on pensait: le geignard du film de Falardeau, le grognon de la srie canadienne. Lui non plus n'aurait jamais ngoci. Il n'tait pas pathtique, juste superbement intelligent dans le danger. Capable, dans cette lutte solitaire pour sauver sa peau, de ruser avec les mots. Le vrai hros de la Crise d'octobre.
***
http://www.ledevoir.com/2009/09/19/267639.html _________________
 |
|