Éditoriaux    Musique indépendantiste    Pierre Falardeau    Front de libération du Québec
Patriotes de 1837-1838    Organisations indépendantistes    Textes souverainistes    Guérilla : Manifeste
Liens internet    Recherche    Forum de discussions    Livre des visiteurs

Site historique du Front de libération du Québec (FLQ)


Les réseaux felquistes

Table des matières



Introduction

1. La naissance du FLQ et la première vague de violence : Schoeters, Villeneuve et Hudon

2. La mutation du FLQ : Hudon et Schirm

3. Les théoriciens du FLQ : Gagnon et Vallières

4. L’intensification de la violence : Geoffroy

5. Les enlèvements politiques de la crise d’octobre : Rose et Lanctôt

Conclusion

Liste des références

Annexe

Bibliographie



Introduction

Le 11 juillet dernier, en faisant référence à la multiplication des attaques terroristes en Occident depuis le début de la décennie 2001, la ministre canadienne de la Sécurité publique, Anne McLellan, déclarait : « Je ne crois pas que les Canadiens soient psychologiquement préparés à une attaque terroriste autant que nous devrions probablement tous l'être »1. Or, plus de 40 ans avant cette affirmation, un mouvement terroriste organisé, le Front de libération du Québec (FLQ), a frappé le Québec pendant près d’une décennie, de 1963 à 1970. Dans le contexte actuel, étudier le FLQ redevient pertinent.

Le présent travail vise à dresser une analyse à la fois historique et politique du mouvement felquiste. Nous énoncerons les faits historiques principaux tout en les plaçant dans leur contexte et en exposant leurs causes et effets. Parallèlement à l’analyse historique, nous aborderons également le mouvement selon divers aspects théoriques vus en classe. Afin d’atteindre ces objectifs, les différentes sections du travail correspondent aux époques charnières de l’histoire du FLQ : sa création au printemps 1963, ses changements structurels de l’été 1963 à l’été 1964, sa direction par les intellectuels Gagnon et Vallières en 1965 et 1966, l’intensification de la violence en 1968 et 1969 et, finalement, l’incontournable crise d’octobre 1970.

1. La naissance du FLQ et la première vague de violence : Schoeters, Villeneuve et Hudon

On ne peut aborder la naissance du mouvement felquiste sans mentionner la Révolution tranquille québécoise qui débuta le 22 juin 1960, lors de la mise au pouvoir du gouvernement Lesage2. Cette « révolution » consistait en un ensemble de changements profonds de la société québécoise, visant à la fois à moderniser la province et à donner aux Canadiens français le contrôle de son économie, notamment à l’aide d’une forte expansion du rôle de l’État québécois. Ces changements étaient accompagnés d’une montée spectaculaire du nationalisme franco-canadien au Québec, ce qui se fit sentir dès septembre 1960 avec la création du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), un mouvement de pression officiel ayant pour objectif « l’indépendance totale du Québec »3.

Le mouvement nationaliste québécois est l’expression d’une minorité linguistique et culturelle majoritaire sur un territoire défini, le Québec, mais minoritaire dans l’ensemble du pays. Comme l’histoire, la langue, l’ethno-culture et les traditions québécoises diffèrent de celles du reste du Canada, et que, au début des années 1960, la minorité québécoise se sentait infériorisée économiquement et politiquement par rapport aux anglophones, il n’est pas surprenant qu’elle se considérait comme une minorité nationale et aspirait à l’autonomie.

Parallèlement à la montée du nationalisme francophone au Québec, un vent de décolonisation important soufflait sur le tiers-monde; de nombreuses nations gagnaient leur indépendance, dont plusieurs grâce à la résistance armée contre les anciennes puissances coloniales. Notamment, la lutte algérienne s’était articulée autour du Front de libération nationale (FLN), qui avait utilisé la stratégie du terrorisme urbain pour faire progresser ses objectifs nationalistes4. L’adoption de cette stratégie se révéla favorable à la cause nationaliste des Algériens : la révolution qui s’ensuivit culmina par la signature de l’accord d’Évian par de Gaulle en 1962 et l’indépendance de l’Algérie. Ce succès inspira fortement les mouvements nationalistes de l’époque, dont les militants radicaux québécois qui allaient former le FLQ5.

En février 1963, trois militants du RIN fondèrent le Front de libération du Québec, qu’ils voulaient un initiateur de révolution armée québécoise : le Belge Georges Schoeters, âgé de 33 ans et adhérant aux idéologies marxiste et tiers-mondiste, ainsi que Raymond Villeneuve et Gabriel Hudon, âgés de seulement 19 et 21 ans et militant dans de nombreux groupuscules de gauche6,7. À eux trois, ils jetèrent les bases du FLQ et leur influence se fera sentir bien après leur départ. Notamment, bien qu’ils prescrirent au mouvement de viser d’abord l’indépendance, cette démarche était intrinsèquement associée à des idéaux gauchistes radicaux; selon eux, le socialisme viendrait de lui-même une fois le Québec nationalisé8. Dans ce contexte, l’instruction que suivaient les recrues du FLQ comprenait à la fois « l’Algérie, Cuba, le Vietnam, la Résistance Française et les Patriotes de 1837-38 »9.

Très tôt, au printemps de 1963, débuta la première vague des actes violents revendiqués par le FLQ : des cocktails Molotov furent trouvés dans des casernes militaires, un monument à l’effigie du général anglais James Wolfe fut détruit, une bombe fut déposée afin de faire dérailler le train du premier ministre canadien Diefenbaker et de nombreuses autres furent placées dans des bâtiments symbolisant la présence du gouvernement fédéral10. Le 16 avril, le FLQ rendit public un premier manifeste, dans lequel il affirmait sa cause indépendantiste et concluait par un appel à la violence : « Patriotes du Québec, aux armes! L’heure de la révolution est arrivée! L’indépendance ou la mort! ». Aucun média ne le diffusa11.

On peut déjà caractériser le FLQ, à l’aide des notions vues en classe, comme un mouvement violent dont l’aspiration première est politique : la séparation d’avec le Canada et la mise sur pied d’un nouvel État. On peut également affirmer qu’il s’agit d’une organisation terroriste selon la définition offerte par le politicologue Bruce Hoffman12. Effectivement, le FLQ suscitait la terreur, était une entité clandestine structurée et non étatique, commettait des actes violents et attaquait des symboles afin de provoquer des répercussions psychologiques allant au-delà des cibles elles-mêmes.

Le 20 avril 1963, quatre jours après la publication du manifeste, le FLQ fit une première victime, un gardien de nuit anglophone d’un centre de recrutement de l’armée canadienne à Montréal13. Moins d’un mois plus tard, dans la nuit du 16 au 17 mai 1963, dix bombes furent placées dans des boîtes aux lettres du quartier huppé Westmount à Montréal, dont cinq explosèrent simultanément. En désamorçant les bombes n’ayant pas explosé, un soldat fut grièvement blessé et amputé d’un bras. Dès lors, les médias et autorités prirent le mouvement davantage au sérieux. Le gouvernement du Québec et la ville de Montréal offrirent une prime de 60 000 $ à quiconque permettrait la capture des membres du FLQ, ce qui mena en juin 1963 à la délation et l’arrestation de 23 membres, dont 17 furent inculpés (incluant les trois membres fondateurs, qui écopèrent de dix à douze ans de prison)14. Ainsi se termina la première vague de violence du FLQ.

2. La mutation du FLQ : Hudon et Schirm

À la suite des arrestations de juin 1963, le Québec connut une accalmie de trois mois sans acte terroriste15. Les membres restant du FLQ utilisèrent l’été pour réorganiser complètement la structure du mouvement afin d’éviter de nouvelles arrestations massives. Il se scinda alors en deux divisions ayant des objectifs distincts et précis : le FLQ, qui se voulait la branche officielle et politique, et l’Armée de libération du Québec (ALQ), qui constituait la branche cachée et violente du FLQ et était calquée directement sur l’Armée de libération nationale (ALN) algérienne, une composante similaire du FLN16. Dès lors, le FLQ ne fut plus unifié comme il l’était dans sa première mouture : au contraire, il évolua en groupuscules distincts et indépendants. L’auteur Louis Fournier affirme, à ce sujet, qu’on peut considérer par la suite le FLQ comme un « […] simple sigle revendiqué par les partisans de la violence politique ». En tout, onze réseaux différents revendiquèrent l’appellation de son origine aux évènements d’octobre 1970, selon le politicologue Marc Laurendeau17.

À la suite de cette réorganisation, on nota un changement de tactique majeur : l’ALQ délaissa les explosifs et l’attaque de symboles coloniaux pour procéder à huit vols de banques et d’entrepôts militaires en six mois seulement, de septembre 1963 à mars 1964. Cependant, on découvrit ensuite, lors de l’arrestation de la cellule, que leurs membres, menés par Robert Hudon, frère du membre fondateur Gabriel Hudon, se servaient des ressources obtenues lors de ces vols principalement pour leur usage personnel et utilisaient le mouvement felquiste comme simple prétexte18. Peu après, l’ALQ fut remplacée par l’Armée révolutionnaire du Québec (ARQ), dont un membre proéminent était le Hongrois d’origine François Schirm. Inspiré par d’autres mouvements révolutionnaires, son objectif était l’établissement d’un mouvement de guérilla bien entraîné en Mauricie. Cependant, le 20 août 1964, lors d’un raid de ravitaillement à l’armurerie International Firearms, deux personnes furent tuées et quatre des cinq membres de la cellule présents capturés, le cinquième se faisant arrêter trois jours plus tard. Schirm fut condamné à mort, puis sa peine fut muée en emprisonnement à perpétuité19.

3. Les théoriciens du FLQ : Gagnon et Vallières

De façon plus significative, en 1965, deux intellectuels d’envergure se joignirent au mouvement : Pierre Vallières et Charles Gagnon, qui co-dirigeaient depuis 1964 le journal Révolution québécoise. Vallières, journaliste, philosophe et anarchiste, considéré par plusieurs comme le dirigeant le plus influent du FLQ, est un apôtre convaincant et réfléchi de la violence politique, qu’il estime nécessaire à la cause souverainiste et au renversement de l’ordre préétabli20. Gagnon, de son côté, était chargé de cours en littérature à l’Université de Montréal et militait à la fois dans les milieux étudiant et syndical. S’il est décrit comme un rêveur renfermé, ses idées étaient influentes, radicales et penchaient vers le « tout ou rien »21. Ceux-ci maintinrent les actions violentes radicales qui caractérisaient la première mouture du FLQ, mais lièrent celles-ci à des revendications sociales et syndicales en plus de la cause souverainiste, comme lors de l’attentat à la bombe contre la direction de l’usine Lagrenade le 5 mai 1966 qui fit un mort22.

Le 27 septembre 1966, Gagnon et Vallières furent arrêtés devant l’édifice des Nations Unies de New York. Cela ne suffit cependant pas à freiner leur influence sur le FLQ et le mouvement nationaliste québécois; de sa cellule, Vallières rédigea le célèbre pamphlet Nègres Blancs d’Amérique, qui sera considéré par plusieurs comme un chef-d’œuvre de manifeste constestataire. Dans celui-ci, il lie de façon directe la cause nationale des Québécois à celle des opprimés de la terre et incite à la révolution armée : « La révolution québécoise ne s’arrêtera pas… Nous ne sommes pas seuls à nous battre. Notre lutte fait partie de la longue marche des hommes et des femmes vers la liberté de l’exploitation des uns par les autres… »23. Pendant les deux années qui suivirent leur incarcération, les deux prisonniers multiplièrent les écrits incendiaires afin d’inciter la population aux actes violents, mais, sans chef d’envergure, il y eut un ralentissement des activités terroristes.

4. L’intensification de la violence : Geoffroy

Le 24 juillet 1967, la cause indépendantiste reçut une aide inattendue de la part d’un ressortissant étranger de marque en la personne du général Charles de Gaulle, qui lança le célèbre appel « Vive le Québec libre » pour mousser le mouvement indépendantiste québécois24. Un an plus tard, le Lundi de la Matraque eut lieu lors des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste de Montréal de 1968, auxquelles assistait le premier ministre fédéral anti-séparatiste Pierre Trudeau. Le RIN, outré par le slogan ultra-fédéraliste de Trudeau lors de sa campagne électorale en cours (One Canada, One Nation), avait appelé une manifestation générale contre le chef d’État et des bruits avaient couru quant à la possibilité d’une tentative d’assassinat de la part du FLQ. Au cours de l’émeute qui eut lieu, 250 manifestants furent blessés par les policiers qui tentaient de rétablir l’ordre et 292 personnes furent arrêtées. Ce soir-là, un jeune professeur et militant socialiste du nom de Paul Rose et un chauffeur de taxi du nom de Jacques Lanctôt subirent amèrement la répression policière, ce qui les amena à créer une cellule felquiste qui s’inscrira dans l’histoire deux ans plus tard. Le lendemain de l’émeute avaient lieu les élections fédérales : le gouvernement de Trudeau fut porté au pouvoir et constitua le premier gouvernement majoritaire depuis 196225.

C’est dans ce contexte qu’eurent lieu les actes de la cellule de Pierre-Paul Geoffroy. Ce dernier, machiniste de formation et correspondant davantage au portrait de l’ouvrier que ses prédécesseurs, avait choisi d’intégrer les rangs du FLQ après avoir milité pendant quelque temps avec le RIN et lu les Nègres Blancs de Vallières. Selon Gustave Morf, il préférait la lecture de pamphlets de propagande à celle d’ouvrages scientifiques ou philosophiques, et n’avait pas étudié le marxisme, contrairement aux leaders précédents du FLQ. Il adopta donc l’idéologie de Vallières telle quelle et s’employa aux attentats à la bombe avec les mêmes objectifs que ce dernier, c'est-à-dire la promotion à la fois de l’indépendance du Québec et des mouvements de travailleurs26.

S’il ne s’est pas distingué par rapport aux militants qui l’ont précédé au niveau de la rhétorique, Geoffroy est allé beaucoup plus loin au niveau des attentats à la bombe. En effet, celui-ci, d’un naturel minutieux, s’est révélé extrêmement habile pour la fabrication d’explosifs et sa cellule s’est démarquée par la quantité d’attentats qui eurent lieu sous ses ordres. Du 8 septembre 1968 au 25 février 1969, la cellule fut responsable d’une soixantaine d’attentats à la bombe, dont 17 purent être neutralisés à temps. Curieusement, aucune explosion ne fut mortelle, quoique plusieurs causèrent des blessures graves à des civils, fonctionnaires et agents de l’ordre. Entre autres, l’explosion qui eut lieu en pleine journée le 13 février à la Bourse de Montréal fut très violente et blessa 27 personnes. Cependant, le 25 février, Geoffroy fut reconnu sur les lieux d’un attentat quelques heures avant l’explosion et sera arrêté le 4 mars27. Moins d’un mois plus tard, il plaida coupable à 129 chefs d’accusation et fut condamné à la plus longue sentence d’emprisonnement du Commonwealth britannique, c’est-à-dire 124 peines d’emprisonnement à perpétuité (il sera cependant relâché 12 ans plus tard)28.

Cependant, les complices de Geoffroy ne furent pas appréhendés et d’autres attentats, quoique moins fréquents, eurent lieu dans les mois qui suivirent, accompagnés de communiqués du FLQ affirmant la vigueur du mouvement et son intention de « […] venger l’emprisonnement du patriote Pierre-Paul Geoffroy et continuer son œuvre de décolonisation »29. Entre autres, à la suite de l’acceptation de Pierre Trudeau d’une invitation de la Société Saint-Jean Baptiste de la ville de Sherbrooke à présider ses festivités de la fête nationale québécoise de 1969, le FLQ fit exploser le 15 juin une bombe au siège de la société. Cet attentat eut pour impact non seulement l’annulation de l’invitation, mais également la déclaration suivante du premier ministre, annonciatrice de l’attitude qu’il allait adopter face au FLQ : « Il n’y a plus de démocratie, il y a un camp armé. Ce sont ces gens qui créent un État policier dont ils seront les premiers à se plaindre »30.

5. Les enlèvements politiques de la crise d’octobre : Rose et Lanctôt

De toute l’histoire du FLQ, c’est sans aucun doute la crise d’octobre de 1970 qui marqua le plus les esprits et eut l’impact le plus important sur la politique et l’histoire québécoise. Étant donné les causes et implications majeures de cet évènement culminant du terrorisme québécois, en faire un résumé pertinent en quelques pages n’est pas une tâche facile. Notons d’abord que l’idée des enlèvements politiques circulait dans les milieux felquistes depuis plus de deux ans lorsqu’elle fut mise en application. En effet, dès le lendemain de l’élection de Pierre Trudeau en juin 1968, Pierre Vallières, emprisonné depuis 21 mois, écrivit au militant felquiste Jacques Larue-Langlois :

[…] il faudra prendre les grands moyens et organiser une opération spectaculaire : le rapt politique de deux membres influents du gouvernement du Québec ou du gouvernement Trudeau, ou encore de deux juges, qui ne seraient libérés qu’en échange de notre délivrance de prison. […] Il suffirait d’une demie-douzaine [sic] de gars sérieux, de deux fusils, d’un camp ou d’une ferme isolée, d’un type pour faire les communiqués. Rien d’autre mais énormément de discrétion et de sang froid31.

Cependant, lors de l’appel de Vallières, les militants du FLQ ne passèrent pas immédiatement à l’acte, jugeant probablement le contexte de l’époque défavorable à de tels coups d’éclat ou ne disposant pas de ressources humaines et financières suffisantes.

Or, comme le suggéraient l’élection mouvementée de Trudeau en 1968 et ses propos fermes de juin 1969, les gouvernements avaient l’intention d’adopter une attitude extrêmement ferme face au FLQ et aux autres mouvements radicaux québécois de l’époque. Le 7 octobre 1969, une grève illégale des forces de police de la ville de Montréal tourna à la violence. Le maire Jean Drapeau demanda alors l’aide des forces de la Sureté du Québec, de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et de l’armée canadienne pour contrôler la situation et vota en toute urgence une loi spéciale forçant le retour au travail des grévistes. Des émeutes eurent lieu et une personne fut tuée32. À la suite de ces évènements, alors que l’armée était encore sur place, l’administration de Drapeau lança, avec l’aide de la GRC, une vaste opération de perquisitions et d’arrestations dans les milieux de gauche afin de prévenir toute nouvelle forme de sédition. Cependant, comme l’affirme Louis Fournier, si certaines des personnes arrêtées lors de cette opération faisaient probablement partie du FLQ, de nombreuses autres joignirent le mouvement à la suite de la répression exercée par la ville33.

Entre temps, la cellule de Rose et de Lanctôt, qui avait été formée après que ceux-ci aient subi la répression policière lors du Lundi de la Matraque, avait évolué : elle formait maintenant un réseau proéminent du FLQ, à la fois très bien organisé et financé, divisé en deux cellules chapeautées par Rose et Lanctôt. Au niveau idéologique, ce réseau suivait la lignée mise de l’avant par Vallières et Gagnon, tout en réaffirmant l’influence de la rébellion des Patriotes de 1837-1838. Répondant aux attentes de Vallières, la cellule Lanctôt prépara dès le début de 1970 son premier enlèvement de diplomates34. Cependant, au lieu de passer à l’action, le FLQ décréta alors une trêve afin de ne pas entraver la campagne électorale du Parti québécois (PQ), parti politique officiel à l’idéologie indépendantiste fondé en 1968. Or, les opposants du PQ ne se gênèrent pas pour lier celui-ci aux activités du FLQ et une campagne de salissage en règle fut menée contre la jeune formation. Le 29 avril 1970, bien qu’ayant récolté 24 % des votes, le PQ n’élit que sept députés, ce qui provoqua l’amertume des nationalistes québécois35.

En septembre 1970, après plusieurs mois d’agitation, le FLQ s’apprêtait à réaliser ses enlèvements. Une réunion eut lieu, regroupant neuf membres du réseau Lanctôt-Rose, afin d’étudier le moment et les cibles potentielles des enlèvements36. Selon une entrevue de Rose en 1980, le vote qui eut lieu quant au passage à l’acte fut très serré, cinq personnes désirant agir immédiatement, les quatre autres préférant se préparer davantage37. La cellule de Lanctôt adopta alors le nom de cellule Libération et celle de Rose le nom de cellule Chénier, en hommage à un résistant des Patriotes. Le 5 octobre, la cellule Libération enleva le diplomate britannique James Cross et exposa six conditions pour la libération de l’otage, dont la plus importante était la libération de 23 membres du FLQ et leur transport vers Cuba38. Il s’agissait du premier enlèvement politique en Amérique du Nord39.

Les autorités et l’opinion publique du Québec et de l’ensemble du Canada étaient sous le choc. Les médias du pays se déchaînèrent sur la couverture de l’évènement et en firent un traitement continu. Le 8 octobre, l’une des demandes du FLQ fut accordée et un manifeste du mouvement fut diffusé à la télévision de Radio-Canada aux heures de grande écoute, rendant publiques la cause et les revendications de l’organisation40. L’ensemble du Canada tendit alors l’oreille à la cause felquiste, même si presque toutes les personnalités publiques interpellées se disaient contre l’usage de la violence à des fins politiques.

Deux jours plus tard, le 10, le vice-premier ministre et ministre du travail québécois Pierre Laporte fut enlevé par la cellule Chénier alors qu’il jouait au ballon avec son neveu41. Dès le lendemain, les premiers ministres Bourassa et Trudeau étaient en contact afin d’étudier la possibilité d’appliquer la loi des mesures de guerre et de faire intervenir l’armée pour gérer la crise. Ce règlement, qui existait depuis 1914, permettait aux autorités de procéder à des arrestations et perquisitions sans mandat et de retenir prisonniers des citoyens jusqu’à 21 jours sans justification42.

À la lumière des éléments vus en classe, on peut se questionner sur la légitimité de cette loi dans le contexte d’octobre 1970 étant donné que, comme l’indique Fournier, elle est en contradiction avec la Déclaration canadienne des droits et libertés43, et donc restreint les droits des citoyens sous le couvert de la gestion d’une crise passagère. Ce n’est pas là une question simple et elle fut débattue sans relâche au cours des dernières décennies. Cependant, nous notons que la loi existait déjà préalablement à la crise et ne fut pas créée ad hoc en octobre 1970. L’attestation de sa légitimité dépend donc de la définition de ce qu’est une guerre et de la détermination de si la gestion de la crise correspondait à cette définition. Or, Trudeau, en entrevue à Radio-Canada le 14 octobre, déclarait : « Nous n’avons pas engagé l’action contre le FLQ comme s’il s’agissait d’une guerre. Nous nous servons de l’armée en qualité d’agents de la paix de façon que les forces policières soient plus libres […] »44. Le 16 octobre, les mesures de guerre furent proclamées.

Le 17, en réaction au refus des autorités d’accéder à leurs demandes et à la proclamation des mesures de guerre, la cellule Chénier exécuta Laporte. Depuis 1963, les actions violentes du mouvement avaient déjà mené à la mort de six personnes45, mais ces morts étaient chaque fois involontaires et généralement suivies de communiqués d’excuses du FLQ. Cette exécution de sang-froid fut quant à elle catastrophique pour le groupe terroriste, qui se devait d’amener l’opinion publique à prendre son parti. En effet, alors que l’opinion était relativement sympathique face au FLQ au début de la crise et s’intéressait à sa cause, elle désapprouva en bloc l’assassinat de Laporte46. Trudeau déclara peu après : « Je n’avais pas imaginé que quelques hommes se réclamant de notre culture soient à ce point détestables »47. De façon similaire, Bourassa a commenté : « Je dis à ces individus qui l’ont assassiné qu’ils sont à tout jamais indignes d’être des Québécois et des Canadiens français »48. Les autorités ont ainsi capitalisé en condamnant le « lâche assassinat » et en démonisant la barbarie felquiste.

Au cours de la crise et des mois suivants, une vingtaine de membres du FLQ, dont les membres de la cellule Chénier, furent arrêtés et condamnés; parmi eux, Rose fut condamné à l’emprisonnement à perpétuité pour homicide volontaire49. Le premier otage, James Cross, fut libéré le 3 décembre en échange de la possibilité pour les membres de la cellule Libération de s’exiler à Cuba50. À la suite des évènements d’octobre, le FLQ essaiera de se réorganiser en 1971, mais le très faible appui de la population ainsi qu’une infiltration policière intense neutralisèrent rapidement cette tentative51, ce qui mit à toutes fins pratiques fin au terrorisme nationaliste francophone au Québec sous la bannière du FLQ.

Conclusion

En guise de conclusion, on peut se questionner quant à la capacité, dans une société comme celle du Québec, d’atteindre des objectifs politiques à l’aide de la violence. Dans le cas du FLQ, il est difficile de déterminer dans quelle mesure exacte les actes du groupe ont réussi ou échoué à faire progresser sa cause. D’un côté, au moment de la rédaction de ce travail, le Québec était encore une province canadienne, alors que l’objectif premier du FLQ était la mise sur pied d’un État indépendant. Par contre, il ne fait aucun doute que, même si le FLQ n’a jamais réussi à susciter un large appui populaire, il a contribué fortement à la prise de conscience de la question nationale par la population québécoise52. Par exemple, les moyens radicaux entrepris par l’État canadien lors de la crise d’octobre, fortement dénoncés dix ans plus tard dans le rapport Duchaîne53, ont accentué l’impression des Québécois d’être réprimés dans la fédération canadienne.

Nous sommes cependant d’avis, comme Richard Nixon dans un commentaire sur l’assassinat de Laporte, qu’ « [a]ucune cause ne justifie la violence lorsque le système prévoit le droit de le changer de manière pacifique »54.

Liste des références

1. T. BRAUTIGAM. « Les attentats de Londres - Les Canadiens ne sont pas préparés au terrorisme, dit Mme McLellan », La Presse, 12 juillet 2005, p. A2

2. L FOURNIER, F.L.Q. – Histoire d’un mouvement clandestin. Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1982, p. 16

3. B. DESHAIES. « Manifeste du Rassemblement pour l'indépendance nationale (R.I. N.) Et après ? Où en sommes-nous ? », ROND-POINT DES SCIENCES HUMAINES, [En ligne], 2002, http://www.rond-point.qc.ca/histoire/rin/manifeste.html (page consultée le 17 juillet 2005).

4. B. HOFFMAN. La mécanique terroriste, Traduction de B. Dietz, [s.l.], Éditions Calmann-Levy, p.74-79

5. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 24

6. G. MORF. Le terrorisme québécois, Ottawa, Les Éditions de l’Homme, 1970, 219 p. 15-26

7. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 33-36

8. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 34

9. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 30

10. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 10

11. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 43-44

12. B. HOFFMAN. La mécanique terroriste (…). p. 54

13. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 10-11

14. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 46-47,51

15. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 27

16. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 57

17. P.-A. LINTEAU, et autres. Histoire du Québec contemporain – Le Québec depuis 1930, Tome II, Nouvelle édition révisée, [s.l], Éditions Boréal, 1989, p. 712

18. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 27 et 29

19. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 85 et 88

20. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 91 et 92

21. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 87 et 88

22. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 129

23. P. VALLIÈRES. Nègres blancs d’Amérique, Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée, Montréal, Éditions TYPO, (édition originale : 1968), 1994, p. 442

24. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 147-148

25. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 175-179

26. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 123-125

27. G. MORF. Le terrorisme québécois (…), p. 126-133

28. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 206-207

29. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 217

30. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 218

31. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 179-180

32. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 226-227

33. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 228-229

34. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 240-245

35. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 254-255

36. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 289

37. [auteur non mentionné dans le dossier de presse]. « Pour Paul Rose, le responsable de la mort de Pierre Laporte, c’est le FLQ », Le Devoir, 19 octobre 1980, p. 2

38. L. LACHANCE. « La crise d’Octobre il y a 15 ans – La période noire du Québec moderne », Le Soleil, 9 octobre 1985, p. F-1

39. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 290-291,295-296

40. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 311

41. P. O’Neil. « Octobre 1970 », Le Devoir, [s.l], 4 octobre 1980, p. 4

42. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 323-324

43. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 324

44. P. E. TRUDEAU, T. RALFE, et P. REILY. « Seuls les faibles reculeront devant la mise en veilleuse de certaines libertés civiles (Trudeau) », Le Devoir, 15 Octobre 1970, p. 11

45. M. LAURENDEAU. Les Québécois violents, Sillery, Les Éditions du Boréal Express, 1974, p. 88

46. P.-A. LINTEAU, et autres. Histoire du Québec (…), p. 714

47. B. DAGENAIS. La crise d’octobre et les médias : le miroir à dix faces, Coll. Études Québécoises, Outremont, VLB éditeur, 1990, p. 31

48. [Auteur non mentionné dans le dossier de presse]. « Bourassa : un meurtre ignoble », Le Devoir, 19 octobre 1970, p. 1.

49. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 372

50. B. Dagenais, La crise d’octobre et les médias (…), p. 275-276

51. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 385

52. P.-A. LINTEAU, et autres. Histoire du Québec contemporain (…), p. 714

53. L. FALARDEAU. « La Crise d’octobre – Prétexte à la répression », La Presse, Montréal, 10 octobre 1980, [s.p.]

54. L. Fournier, F.L.Q. (…), p. 353


Annexe
Chronologie des évènements mentionnés dans le texte

- 22 juin 1960 : élection du Parti libéral provincial de Jean Lesage.

- 10 septembre 1960 : création du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN).

- Mars 1962 : signature par la France des accords d’Évian, portant sur l’Algérie.

- Février 1963 : création du Front de libération du Québec (FLQ).

- 16 avril 1963 : publication du premier manifeste du FLQ.

- 20 avril 1963 : première victime humaine du FLQ, Wilfrid O’Neil.

- 26 avril 1963 : explosion de cinq bombes au quartier Westmount, à Montréal.

- Juin 1963 : arrestation de 23 membres du FLQ.

- Septembre à mars 1964 : huit braquages de banques et de dépôts d’armes par la cellule de Robert Hudon.

- 20 août 1964 : échec du braquage de l’armurerie International Firearms par la cellule de François Schirm.

- 5 mai 1966 : attentat de l’usine Lagrenade par la cellule Vallières-Gagnon.

- 27 septembre 1966 : arrestation de Pierre Vallières et de Charles Gagnon.

- 24 juillet 1967 : « Vive le Québec libre » énoncé par le président français Charles de Gaulle.

- 15 mars 1968 : publication de Nègres Blancs d’Amérique, de Pierre Vallières.

- 5 juin 1968 : assassinat de Robert Kennedy, aux États-Unis.

- 24 juin 1968 : Lundi de la Matraque, fondation de la cellule Rose-Lanctôt.

- 25 juin 1968 : élection du Parti libéral fédéral de Pierre Trudeau.

- 26 juin 1968 : lettre de Pierre Vallières incitant le FLQ à l’enlèvement politique.

- Septembre 1968 à février 1969 : vague d’attentats à la bombe de la cellule Geoffroy.

- 4 mars 1969 : arrestation de Pierre-Paul Geoffroy.

- 15 juin 1969 : attentat de la Société Saint-Jean-Baptiste à Sherbrooke.

- 7 octobre 1969 : grève illégale de la police de Montréal.

- 19 avril 1970 : élection du Parti libéral provincial de Robert Bourassa.

- 5 octobre 1970 : enlèvement de James Cross.

- 8 octobre 1970 : diffusion du manifeste du FLQ à Radio-Canada.

- 10 octobre 1970 : enlèvement de Pierre Laporte.

- 16 octobre 1970 : déclaration de la loi des mesures de guerre par le gouvernement fédéral.

- 17 octobre 1970 : assassinat de Pierre Laporte.

- 3 décembre 1970 : libération de James Cross.


Bibliographie


BRAUTIGAM, Tara. « Les attentats de Londres - Les Canadiens ne sont pas préparés au terrorisme, dit Mme McLellan », La Presse, 12 juillet 2005, p. A2.

DESHAIES, Bruno. « Manifeste du Rassemblement pour l'indépendance nationale (R.I. N.) - Et après ? Où en sommes-nous ? », ROND-POINT DES SCIENCES HUMAINES, [En ligne], 2002, http://www.rond-point.qc.ca/histoire/rin/manifeste.html (page consultée le 17 juillet 2005).

DAGENAIS, Bernard. La crise d’octobre et les médias : le miroir à dix faces, Coll. Études Québécoises, Outremont, VLB éditeur, 1990, 277 p.

FACULTÉ DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES DE L’UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE. Guide de présentation du travail écrit, 7e édition, Sherbrooke, (édition originale : 1981) 2004, 41 p.

FALARDEAU, Louis. « La crise d’octobre – Prétexte à la répression », La Presse, Montréal, 10 octobre 1980, [s.p.].

FOURNIER, Louis. F.L.Q. – Histoire d’un mouvement clandestin. Montréal, Éditions Québec/Amérique, 1982, 509 p.

HOFFMAN, Bruce. La mécanique terroriste, Traduction de B. Dietz, [s.l.], Éditions Calmann-Levy, 1998, 302 p.

LACHANCE, Lise. « La crise d’octobre il y a 15 ans – La période noire du Québec moderne », Le Soleil, 9 octobre 1985, p. F1 à F3.

LAURENDEAU, Marc. Les Québécois violents, Sillery, Les Éditions du Boréal Express, 1974, 239 p.

LINTEAU, Paul-André, et autres. Histoire du Québec contemporain – Le Québec depuis 1930, Tome II, Nouvelle édition révisée, [s.l], Éditions Boréal, 1989, 834 p.

MORF, Gustave. Le terrorisme québécois, Ottawa, Les Éditions de l’Homme, 1970, 219 p.

O’NEIL, Pierre. « Octobre 1970 », Le Devoir, [s.l], 4 octobre 1980, p. 3 à 9.

PELLETIER, Claude. Crise d’octobre – Dossier de presse : du 6 au 22 octobre 1970, Tome I, Sherbrooke, Bibliothèque du Séminaire de Sherbrooke, 244 p.

PELLETIER, Claude. Crise d’octobre – Dossier de presse : du 27 octobre 1970 au 30 septembre 1980, Tome II, Sherbrooke, Bibliothèque du Séminaire de Sherbrooke, 218 p.

PELLETIER, Claude. Crise d’octobre – Dossier de presse : du 1er octobre 1980 au 16 mars 1988, Tome III, Sherbrooke, Bibliothèque du Séminaire de Sherbrooke, 218 p.

TRUDEAU, Pierre E., RALFE, Tim et REILY, Peter. « Seuls les faibles reculeront devant la mise en veilleuse de certaines libertés civiles (Trudeau) », Le Devoir, 15 Octobre 1970, p. 11-12.

VALLIÈRES, Pierre. Nègres blancs d’Amérique, Nouvelle édition revue, corrigée et augmentée, Montréal, Éditions TYPO, (édition originale : 1968), 1994, 472 p.

[Auteur non mentionné dans le dossier de presse]. « Pour Paul Rose, le responsable de la mort de Pierre Laporte, c’est le FLQ », Le Devoir, 19 octobre 1980, p. 2.

[Auteur non mentionné dans le dossier de presse]. « Bourassa : un meurtre ignoble », Le Devoir, 19 octobre 1970, p. 1.



Étienne Gaudette
Réalisé dans le cadre du cours
« Violence et politique » (POL 204)
Université de Sherbrooke
3 août 2005



Dernière modification : 12 décembre 2010

Retour à la page principale Envoi de commentaires par courriel

  Hit-Parade