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Michel Garneau - Paris novembre décembre 70


Volontaire sans plus de volonté
qu'un oiseau de givre dans la bourrasque
tout dépatrié dedans paris pourtant rapatrié
au tréfonds de moi vibrant
je suis éolien de l'émotion sourde
que je sais faire taire cependant
pour survivre en le surréel
quotidien qui me surplombe

Oh mes amours la douleur est quotidienne
comme le vin ouvert de ce pays fêtard

J'ai en moi j'ai en moi j'ai en moi
un automne sombre luisant partout
comme des poils amoureux
un automne d'ombres qui claboussent
qui escarbillent des escaliers de lumineuses claques
oui j'ai mangé une multiple belle grand'claque
des mains de mes amours
et tous mes doubles on dirait se sont assemblés
pour me faire mourir à chaque heure asteur
en silant longuement que je vis
et que la joie a peut-être aussi
cette couleur de larmes dans tous les yeux
que j'aime à travers le mauve parti
de mes yeux braillards
où tout le je se jette et meurt
dans le moi qui me tue en s'effoirant
dans l'aventure d'être coupé en douze
comme un fruit par une passion barbare
tel kaléidoscope je m'offre insoutenablement
à moi-même et m'insère dans le spectacle
de mon désarroi

Et j'use de la confiance d'une femme
ma compagne de chair pleine d'âme

Je ne sais plus quoi faire

Mon regard tout prismé d'abat au loin
dans les yeux de torture enfantine
d'une petite fille cinglante d'amour

Je ne suis digne de rien
je tente de m'élever jusqu'à la douleur
je voudrais être honnête comme une tempête
et saumonner vers le malheur peut-être la source
je ne sais pas si j'en ai la force
en aurons-nous la force et l'amour final
je ne suis pas digne de vos mains
mais les miennes vous entourent
malgré le désagrègement temporel
mes mains vous tiennent en haut de mon espoir
dans le chant qui demande
que tout s'accorde à la fin
comme dans une bible de tendresse
comme dans un livre jamais écrit
tenté par tous les camarades
aux mains effilées par l'intelligence
dans des cahiers toujours perdus
qui dirait définitivement le dit de l'amour

J'écris ce qui m'est impensable
je me dis doucement moi le dit de l'indicible

Comme l'aura d'une aurore déjà dépassée
j'écris ce qui m'est indescriptible
dans l'inécrivable
le bruissement lointain du faisceau de mes veines

J'écris à nouveau
avec des images inconnues
j'écris que je ne me reconnais plus

Dans la réalité
je suis à paris en novembre 70
j'arrose un considérable hangover
avec un vichy-menthe
au coin du boulevard des filles du calvaire
avec l'amour compagne qui m'accompagne en silence
et moi je rêve en écrivant
à une petite fille de dix-sept ans
que j'ai malmenée
et je suis un bel écœurant
un homme ordinaire
un bel écœurant ordinaire
et dans mon épaisseur d'aujourd'hui
je n'ai pas été aussi fragile
depuis l'âge de dix ans

Quand j'écrivais sur la paroi de la carrière
à cartierville au bout de la ligne du tramway
à la gouache blanche
que j'étais le plus grand artiste du monde

Je veux dire la chanson
de tous les cœurs ouverts dans le corps
le cœur violent du sexe qui dédouble dans l'unique
le cœur de la tendresse où nos milliards de vies
s'entrelacent et font un filet pour les hasards
le cœur de la vie animale
avec tous ses muscles nos muscles qu'on ignore
et qui eux ne s'ignorent pas entre eux
et le cœur affolant de la mort
qui grimpe vers le sommet de sa vie
comme une sale rosée vers le ciel
et le cœur blanc de la nuit
dans la peut d'être un jour seul
définitivement seul comme une roche
le cœur bleu de la déraison
où s'abandonner comme un poisson
parmi la glace concassée de l'étal
tout effoiré dans la démence
le cœur vert aussi de l'envie d'être fou
comme un saint comme un ivrogne
comme un prophète quêteux
fou au monde et confortable
comme la femme à barbe disant bonjour
à tous venus à tous venants
le cœur jaune d'être pressé d'avant vieillir
de faire deux ou trois choses avant pourrir
dont on puisse se dire qu'elles étaient belles
et pures et désintéressées
le cœur bien noir de l'abandon
à l'incompréhensible avec confiance
je ne comprends rien à la mort
j'ai confiance à la mort
à son cœur le nôtre
à la pompe la pétaque le muscle
le mystère si bien concret

Je ne me connais plus
je bois une draffe parisienne
sur les champs-élysées
j'aime parfois cette ville pour la folie
qu'elle laisse jaillir et parce que manger
et boire y sont une fête réussie simplement

Quand je suis plein
quand je suis vide
oh je voudrais suivre ta main
mon amour tendre comme une héroïne
me mettre à genoux dans le labyrinthe
j'ai besoin de toi
que tu m'ariane ma sœur
et de l'amitié de ta mère
l'amour me dit que tu es ma seule famille

Mais je suis aussi l'autre l'irresponsable
le minou qui rêve et qui lèche
des jeunes filles à leur faire mal

Je me suis abreuvé ivrogne toujours
à une petite fille rose comme un mythe
je ne te trouvais plus en moi-même

J'ai piqué une crise en octobre
je ne peux pas être prisonnier
mon pays me rend fou

Oh j'ai changé le cours
mais je n'ai pas changé la source
je me retrouve devant toi
avec toute la douleur dans mes bras
et je voudrais trancher la gerbe
ma rose acérée et te choisir toute

On ne peut plus jamais se perdre
c'est le chant de ma nouvelle innocence
et le nœud de l'adolescence échue
laisse passer l'allant du grand œuvre de l'avenir

Vomme je déteste être triste
j'avais voulu ne jamais souffrir ni doulourer personne
c'est un autre succès signé garneau

Mais je veux encore être heureux
certaines douleurs certaines doivent être des chemins
à parcourir une fois
une fois seulement
une fois encore il faut le croire
ou abolir la route

Je veux prendre ces chemins
comme un tapis de mousse
redevient vierge derrière soi

Je souffre en ta présence
de tant ruer dans les brancards
que je me sens les flancs tout rouges

Je souffre en ta présence
de t'avoir tant cherchée
dans l'amour étrange
l'aventure étrange l'étrange aventure
que d'être ensemble
que de sentir échelons tous les spasmes
de se conduire vers une possible liberté

Je suis vieux et neuf
comme un suicidé raté
dans une chambre sombre
au moment où une belle garde-malade
ouvre les rideaux d'un coup sec
d'un coup mouillé
d'un coup de rivière
d'un coup de fleuve
d'un coup de veines ouvertes

D'ailleurs je me rate tous les jours

Dans la réalité je suis à paris en décembre 70
dans un bistro soûl à écrire tout croche

Ma tite fille inimaginable merveille d'être
qui me mets en doute je t'ai imaginée
dans l'obscurité contre l'ombre vers la lumière
à partir de ta source incroyable

Je t'ai entraînée dans ma barbarie
est-ce que nous n'avions rien
ni l'un ni l'autre pour nous défendre
vulnérables comme les tendres de l'avenir
tendus vers l'avenir des tendres
perdus dans le saccage

Je t'ai déchirée ma petite sœur noble comme le sexe
rose comme éros grand dieu des cuisses
et dans le ventre le dieu le plus humain
petite sœur noble comme le galop d'infini
j'aurais voulu être ton frère de sang
et je ne serai même plus ton amant dérisoire

Je suis dans un amour plus fort que le jour
en une femme plus forte que la nuit
et cette saison est immense
et j'y suis perdu

Oh mes amours je vous aime tant
et ça n'est que douleurs que je vous tends
êtes-vous du même pain
je suis dément comme un baptême
je rêve qu'on nous initie
que des grands prêtres farfelus nous marient
blancs de désirs et que ruisselants d'indécence
nous nous étendons dans le même lit

Je me dis ce qui me hante
pour savoir ce que je suis
j'ai mon orgie dans la fleur de l'âme
j'ai mon vice qui me sourit
mais je suis inquiet comme un dimanche
je m'en vais peut-être vers la lie de vie
en cherchant à affiler mes équilibres

Ma petite fille me hante
comme un mouchoir de départ derrière mes yeux
comme une fougère pas grandie
qui attend une chanson d'eau

Je monte au delà des mensonges
mon verseau de hanches
dans le cristale de l'imagination
mon verseau de hanches par où je continue
est-ce que c'est trahison ma confiance
j'essaye de me mettre nu
ma petite fille m'obsède
avec ses yeux comme un discours
la politique du rêve est sur son front
avec l'amour
elle me brise quand je me sens solide enfin
elle me brise comme un petit vent du matin
je suis ouvert comme quarante poignets
l'amour est multiple comme la neige
ma double amour j'attends l'hiver
le destin n'est pas une guerre
je suis seulement perdu dedans moi-même
comme une trouvaille d'avenir
je suis trouvé dedans les sanglots du mystère
et je ne pleure plus j'attends
la neige multiple de l'amour
je tremble vers l'implosion de joie
je vibre encore de l'explosion plaisir
je chancelle sous la chance
je m'étends de tout mon long en la continuité bénie
il n'est pas question que je meure
je suis passager de mon passage
je ne suis qu'un passage aussi
je suis flocon dedans nos neiges

Dans la réalité je suis en france
et comme un codinde ordinaire
je visite les cathédrales
je voyage dans le réel
et c'est parfois plus rêve
que demi-sommeil

Du lilas des yeux à la rosace de chartres
comment toucher avec son cœur

Du lilas des cœurs à la rose des êtres
comment toucher avec ses lèvres

Je suis présent comme je peux l'être
je me sens comme un bonhomme
dans les dessins que je dessine
et je dessine que je suis au monde
avec des yeux dans les narines
avec des larmes dans les poumons
et le lait caillé du sublime dans le ventre

Je me promène comme un bonhomme
le regard fermé parfois
regardant en moi ce qui regarde

Je suis ému comme un bonhomme
qui marche sur les nénuphars
dans une histoire que je me raconte
à l'instant que je l'invente

J'ai envie de pleurer d'être au monde
comme un bonhomme dans le tragique
et la tendresse couteau dans mes yeux
m'entaille comme une jeune pierre

Je suis ivre de mes amours et ivrogne
comme un bonhomme se rend au bout de la soûlerie
pour noyer la peur dans la fin qui épeure
et je bois ma vie comme on dit
pour ne pas savoir aujourd'hui
le matin sourd où bêtement
je n'aurai plus soif

Ô crisse comment toucher
le vie est folle comme les siècles réunis
j'ai mon pays dedans la nuque
et mes mains dans l'air d'ici

Mes pieds s'accrochent à tes chevilles
je ne sais pas si je m'attache
ou si je glisse
je suis comme un bonhomme sur la lune du rêve
et rien ne m'est inconnu je méconnais

Comment toucher les choses et le courage
mettre ma main dans la souffrance
et dire ma main vivante est mon partage
dans chaque geste proféré
il n'y a pas de rechange
et c'est cela l'absolu

Du brûlement d'estomac à la cathédrale
des cigarettes distraites à nos morts sublimes
gisants dans la vie vécue
du suicide qui me tue à la sagesse qui m'opprime
comment toucher sans savoir
si je veux est-ce de l'âme
ou si c'est du jeu des chances

Je voudrais te toucher jusqu'au lilas du cœur
pour qu'on sache avant que de craquer
dans la vieillesse
qu'aucune souffrance était vaine
et que tous les amants comme les passants
ceux que les années soudèrent
comme ceux que les secondes fleurirent
que nous avons tous souffert ensemble
pour que peut-être en nous la vie grandisse
et que nous grandissions la vie
et que la rose de chartres touche la rose du cœur
et nos chevilles le chant des perce-neige

Je me sens comme une bûche
qui flambe trop verte
et je craque et je me démanche
je pousse des cris de taupe
le phœnix gueule comme une accouchée
dans le feu où je suis couché

Je donnerais bien deux ou trois dents
pour une guitare à me mettre sous la main
maintenant que je suis en amour sans amour
i loved myself out of love
je voudrais être un chien comme un chat
maintenant que je n'ai plus soif car je bois sans

Qu'est-ce que je fais dans la vie
je donne tout mon temps au verre de vin
fantôme qui a mal au ventre
je marche parmi la dureté des choses réelles
sans arriver à croire à leur réalité
je dois être en train de vivre très fort
car je ne comprends rien à rien
j'ai des sursauts de douleur
devant les outils dans les vitrines
je devrais travailler le fer
je devrais travailler le bois
ou le plastique ou jouer avec l'ordinatrice
devrais penser à mes vieux jours
c'est-à-dire faire de l'argent
mais c'est fou tout ce que je ne fais pas
je me suis mis on dirait entre parenthèses
l'amour en avant la mort en arrière
et moi « vivant » entre les deux
comme une phrase variable

Je suis l'amour est plus fou que la mort
je suis le rêve est une vertu païenne
je suis le sexe est l'assise de douleurs de la joie
je suis je ne suis pas poète mais j'ai besoin
d'écrire pour ne pas m'éteindre
et je ne suis pas voyant je ne vois pas
je ne vois absolument rien
je ne vois que les yeux fermés par du papier quadrillé
alors je vois les inutiles hirondelles
dans la source
alors je vois le malheur inévitable
et les subtiles tortures de la solitude
vibrantes et lumineuses comme une auto noire
dans la nuit mouchetée des rues
je vois mon absence aux autres
et les rêves que je porte
comme des pains immangeables
et la passion de l'utopie
qui échoue à tous les coins de rues
marchands de nous-mêmes
nous nous vendons minablement
les uns aux autres pour des sommes dérisoires
je vois civilisation et culture
où je suis transbahuté
comme un porc-épic dans la saumure
et les mots qui me guident
s'additionnent en confettis d'orage
préparant une fête morbide
où la mort se célébrera elle-même
une fois de plus en ricanements mécaniques
je vois sur des clavecins de jouissances
couler mes mains dans des errances
mélodiques comme le hasard
et je ne sais pas jouer
et je ne suis pas sérieux

Qu'est-ce que je fais de ma vie
je vas être tout seul comme une boule à mites
j'sais pas quoi faire pour mon pays
j'sais pas quoi faire pour mes amours
j'sais pas quoi faire pour moi-même
j'ai envie d'écrire jusqu'à ce que tout
s'arrange quelle sinistre blague
le métier quel étrange réconfort
j'enfouis ma tête dans l'oreiller des mots
chu un sale oiseau qui salit son nid
j'arrive même pas à me détester
j'arrive plutôt à me sentir
comme les outils dans les vitrines
épais opaques dans la réalité
et luisants comme des rêves
s'accrochant désespérément à la lumière
pour rendre compte de leur être
attendant une main en hurlant froidement
« le canot de l'amour s'est brisé »
mon canot est plein de trous
canot moi-même je suis plein de trous
dans les rapides
la mort m'effiloche lentement
ou bien est-ce la vie ?

Le jour déborde en éluard !
la peine s'effoire comme un système de lumières
je suis un arbre de noël de blues je suis touché
jusque dans mon irresponsabilité
youpi merry christmas mr.tambourine man
à chaque jour suffit sa plainte
je manque de grandes orgues pour exulte
à chaque jour ses heures suffisent
aujourd'hui déambulant il est entendu
que le temps et moi nous nous assassinons
mutuellement presque tendrement
je regarde et j'écoute
que personne ne m'attende
et personne ne m'attend
don't turn your back on me
i'm going to die between
your shoulder-blades
i turned my back on you
i'm dead you're dead
nous sommes tous morts
dans une incandescence pure
loin de l'autre
à chaque jour suffit sa chute
le monde est dur le monde est mou
et les gens dedans pareils
que personne ne m'attende plus
je n'attends presque plus rien
je fais la guerre de l'instant
je ne vais plus m'attaquer à mes propres pas
que personne ne m'attende
je ne suis là pour personne
je ne suis pas là pour moi-même
je suis là pour le hasard
je m'enfarge dans mes propres pas

Elsa petite danoise de nuit douce
elsa autre enfant qui cherche
la sainteté de l'instant
je lui ai dit que j'étais
un enfant moisi
on parlait moitié anglais moitié français
moitié mots moitié langues
i will faire l'amour avec vous
si vous me conduisez in the morning
to the gare saint-lazare

Nous avons fait l'amour avec nous
et j'ai été tendre et cochon
et à six heures du matin gare saint-lazare
elle a mangé des œufs et j'ai bu de la bière
et nous avons parlé de douceur
et puis en partant elle a dit
toute solennelle
if there were time there would be love
j'ai répondu
je pense que je souriais
this is what we can afford in our own time
bonjour elsa

 

Michel Garneau

Référence : GARNEAU, Michel, Moments, Éditions Danielle Laliberté, 1973, 70 pages.

 


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