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Les combats militants d'Octobre 1970


Il est rare qu'un peuple, comme c'est le cas pour les Québécois, ait à se prononcer à deux reprises sur son autodétermination. Si la mobilisation ne semble pas générale à quelques mois d'un éventuel second référendum sur la souveraineté, l'ombre du Front de libération du Québec (FLQ) plane pourtant sur la Belle Province. A l'occasion des Rendez-vous du cinéma québécois (1), deux films ont relancé le débat en faisant ressurgir le passé indépendantiste et les événements tragiques d'Octobre 1970. La Liberté en colère, remarquable documentaire de Jean Daniel Lafond, réunit les deux dirigeants mythiques du FLQ, Pierre Vallières et Charles Gagnon. Le second film est une fiction. Octobre, de Pierre Falardeau, retrace l'enlèvement et la mort, en Octobre 1970, du ministre du travail et de l'immigration, Pierre Laporte. Entre ces deux films, un lien, un homme : Francis Simard, l'un des quatre ravisseurs du ministre. Francis Simard est, en effet, à l'origine des deux projets. C'est lui qui a suggéré à Lafond l'idée de réunir Pierre Vallières et Charles Gagnon, plus de vingt ans après leur rupture. Et c'est à travers de longues conversations entre Pierre Falardeau et Francis Simard que sont nés Pour en finir avec Octobre, le livre témoignage écrit par Francis Simard à sa sortie de prison en 1981 et, parallèlement, le scénario de Pierre Falardeau. La Liberté en colère revendique son caractère pédagogique. Dans un cours universitaire, un professeur, Robert Comeau, ancien militant de l'ombre, présente à de jeunes étudiants l'histoire du mouvement indépendantiste des années 60. Pierre Vallières et Charles Gagnon viennent ensuite débattre avec ce public quelque peu désorienté. La réflexion se poursuit, pour l'essentiel, dans le chalet ayant servi de refuge lorsque les deux hommes étaient recherchés en 1966. Que sont devenus nos combats d'autrefois ? Est-on condamnés à suivre le discours ambiant et à abandonner la lutte ? Pour Pierre Vallières, « il existe aujourd'hui plus de raisons de se révolter que par le passé ». Il faut dénoncer le cynisme qui nous fait accepter la corruption politique ou la tragédie bosniaque. « Le marché et le profit sont devenus les seuls enjeux du jour, ajoute-t-il. Le discours dominant est un modèle inhumain ». Contrairement à Charles Gagnon constatant, désabusé, l'échec de ses engagements, Pierre Vallières veut encore croire à la révolution, mais ses discours restent théoriques. Et, vingt-cinq ans après l'assassinat de Pierre Laporte, Pierre Vallières prend à parti Francis Simard, refusant d'accepter que le mouvement indépendantiste ait pu mettre à mort un homme sans avoir été l'objet d'une manipulation de la part du gouvernement. Francis Simard, pourtant prolixe en temps normal, ne parvient pas à réfuter la thèse de Pierre Vallières. Il se mure dans un silence désespéré et il ne sera dès lors plus question de ce drame traumatisant qui, dans un premier temps, a sonné le glas du FLQ, puis entraîné la défaite des indépendantistes en 1980. A cet instant, le film rate son objectif en laissant certainement le jeune spectateur dans le flou d'une histoire déjà refoulée par toute une génération. Pierre Falardeau, lui, assume le tragique d'Octobre 1970. « Nécessaire et injustifiable » nous prévient-il en citant Albert Camus en exergue à son remarquable film. Quinze annnées de luttes, de refus, de polémiques, de lettres (anonymes) d'insultes, de censure, pour mener à bien ce projet. « Finalement, ça a joué en faveur du scénario, avoue-t-il. Avec le temps il s'est amélioré : d'une thèse politique au départ, Octobre est devenu un film simple et populaire ». En s'inspirant du récit de Francis Simard, Pierre Falardeau adopte donc le point de vue de ces quatre jeunes hommes issus de milieux ouvriers qui constituèrent la cellule Chénier. Un peu à la manière de Truman Capote, lorsqu'il écrit De sang froid, Pierre Falardeau colle au réel avec une rigueur exemplaire. Pas de reconstitution de l'époque, mais plutôt une reconstitution des faits, une traduction de l'esprit felquiste. En introduction à son récit, Francis Simard notait : « Raconter Octobre, je ne sais pas si je vais en être capable. Y a les mots à trouver dans ma tête. Y a ce qui s'est passé à sortir de mon ventre (2). » Le véritable engagement politique est avant tout une affaire de personnes, « de tripes ». Pierre Falardeau l'a compris et, sans le manichéisme que l'on pourrait craindre d'un film militant, recentre son sujet sur les cinq êtres humains enfermés dans la maison de la rue Armstrong. L'action du film débute la veille de l'enlèvement de Pierre Laporte, le 9 octobre 1970. Elle s'achève avec la mort du ministre, une semaine plus tard, alors que le gouvernement a refusé de négocier et déclenché répression et arrestations. Une semaine d'espoirs, d'attente, de doutes, de conflits relationnels, de solitude. « Octobre est pour moi un film d'aujourd'hui, déclare Pierre Falardeau. Lorsque j'ai découvert La Boétie et que je l'ai cité dans Le Temps des bouffons (3), on m'a reproché de ne parler que du passé. Mais il suffit de lire Le Discours sur la servitude volontaire pour voir combien il est actuel. Les intellectuels québécois ne font pas leur boulot. Moi qui suis plutôt timide, je me retrouve souvent à la radio, à la télévision, à écrire des articles pour faire part de mon indignation. C'est épuisant. » La sincérité et la persévérance de Pierre Falardeau ont été récompensées par le public — Octobre est le grand succès québécois de 1994 — et par le jury des rendez-vous qui lui a octroyé le Grand Prix de la manifestation. On retrouvera d'ailleurs Pierre Falardeau dans une série de films courts favorables à l'indépendance. Ce projet lancé l'hiver dernier par Denis Chouinard et sa société de production, la Coop Vidéo, regroupera une centaine de « spots » de trente secondes destinés à être diffusés sur une même bande « de main à la main, par tous les moyens possibles », sur le modèle du Temps des bouffons. L'objectif est de faire sortir du débat de chiffres la question de la souveraineté du Québec, de donner la parole à ces artistes trop silencieux (4). Gageons que de tels films sortiront le cinéma québécois de la léthargie institutionnelle et lui redonneront la vitalité qui était la sienne il y a quelques années.

 

Carlos Pardo

(1) La manifestation s'est tenue dans un premier temps à Montréal du 2 au 11 février, puis du 14 au 19 à Québec, du 21 au 25 à Hull, enfin à Vancouver du 2 au 8 mars.

(2) Pour en finir avec Octobre, 1982, éditions Stanké, Montréal.

(3) Pamphlet brillant contre la bourgeoisie canadienne qui deux cents ans après la conquête fête encore l'esprit colonialiste britannique, ce court-métrage est diffusé « sauvagement » en cassettes vidéo revendues à la sortie des cinémas, dans les cafés, dans la rue, etc.

(4) Cf. Sylviane Tramier, « Les artistes hors du débat », Le Monde diplomatique, septembre 1994.

 

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