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Octobre noir : portrait d'une insurrection appréhendée


Comme arme politique, la menace doit
s'exercer sur l'imagination populaire, afin
qu'elle atteigne son degré maximum
de puissance.

Jean Tétreau (1965)

Octobre 70. Enlèvement de James Richard Cross. Octobre 70. Enlèvement de Pierre Laporte. Octobre 70. Loi des mesures de guerre. Octobre 70. Crise. Mort. Peur. Octobre 70. Octobre 70. Octobre 70. Le mot résonne comme un hurlement, vingt-cinq ans plus tard. Y a-t-il quelque chose qui n'ait pas été dit sur la crise d'Octobre? Non, tout a été dit. Pourtant on n'en sait rien. On dirait que la cicatrice est encore trop fraîche pour supporter la tension du dialogue, le poids des mots. A-t-on seulement le droit d'en parler? L'idée de revivre, même en pensées, les événements d'Octobre 70 réveille trop de démons endormis. Octobre 70, c'est comme une ombre qui plane sur le Québec. Personne ne sait trop de quoi est faite cette masse informe qui nous bloque la lumière, ni de quelle lumière il s'agit vraiment.

Sur un mur du Pavillon Hubert-Aquin de l'UQÀM, le passant de la rue Saint-Denis peut voir un sigle: FLQ. Dans les corridors sombres des cégeps et des universités, les yeux s'accrochent, de temps à autre, sur un «Vive le Québec libre!» révélateur. Octobre 70 n'est pas fini, le FLQ n'est pas vraiment mort, même si pour bon nombre de Québécois et de Canadiens, cette crise représente un moment honteux de notre histoire qu'il vaudrait mieux évacuer de nos mémoires. Comme si l'histoire d'un pays qui se construit n'était qu'une longue suite d'événements interchangeables, comme si la rectitude politique avait toujours existé. Rien de ce que Octobre 70 no us a montré n'est vraiment disparu, malgré notre désir de silence. Ces tatous imprimés sur l'écorce de la Cité nous renvoient à nous-mêmes, à ce malaise que nous avons peine à définir tellement l'origine de la douleur est diffuse.

Jamais, depuis la rébellion des Patriotes de 1837, le Québec n'avait été confronté à la violence armée avec autant d'intensité. Jamais la volonté de scission entre deux groupes aux contours évanescents n'avait été si clairement exprimée. On ne peut cependant comprendre la crise d'Octobre qu'en reconstituant sa genèse. Cette crise n'est pas qu'un simple soubresaut spontané de l'histoire. Il faut plutôt la voir comme l'aboutissement d'un processus de mûrissement, la réponse à une agression longtemps acceptée comme seule réalité possible. Le Front de libération du Québec n'est pas un mouvement d'agression, mais la réponse à une agression, celle organisée par la haute finance par l'entremise des marionnettes des gouvernements fédéral et provincial (le show de la Brinks, le bill 63, la carte électorale, la taxe dite de « progrès social », Power Corporation, l'assurance-médecins, les gars de Lapalme...) (1).

Il est plus exigeant de comprendre les raisons qui poussent à la violence que de la condamner sans aucune forme de procès.

La révolution : Tranquille ou non

Dès le début de la décennie 1960, le Québec entre dans une période d'effervescence sans précédent. La mort de Duplessis déclenche l'ivresse du renouveau espéré. De partout fusent les slogans porteurs de changement. Le Québec entre de plain-pied dans une vision moderne de l'État qui lui faisait jusqu'alors cruellement défaut. Pour certains cependant, le changement social n'est qu'un des aspects du problème qui afflige le peuple québécois: nous nous complaisons depuis trop longtemps dans un régime qui nous considère comme des colonisés et qui nous exploite sans vergogne. C'est ainsi que naîtront de petits groupes convaincus qu'il est temps que le peuple québécois prenne en main son destin. Cette volonté d'autonomie politique se manifeste dès 1957 avec l'Alliance laurentienne de Raymond Barbeau qui propose un programme basé sur l'idée d'indépendance des Québécois. Marginal, le groupe ne récolte que peu d'appui en raison principalement de ses visées corporatistes qui, en bout de ligne, ne visent qu'un remplacement des exploiteurs.

En 1960, inspirés par une idéologie socialiste de plus en plus populaire en Occident, deux groupes indépendantistes naissent coup sur coup: l'Action socialiste pour l'indépendance du Québec et le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN). Ce dernier sera, tout au long de la décennie qui s'amorce, un point de convergence pour les forces indépendantistes de l'heure. Mais, dès 1962, un certain découragement est perceptible chez plusieurs militants qui sentent l'énorme pression que fait peser sur eux le pouvoir établi. Tout le mépris qu'entretiennent les Canadiens anglais envers les Québécois est résumé dans une déclaration du président du Canadien national qui affirme qu'il n'y a aucun francophone à la haute direction de l'entreprise parce que ces derniers ne sont pas suffisamment compétents.

Peu de temps après cette déclaration, un premier groupe d'indépendantistes se forme dans le but de commettre des gestes d'éclat en réaction à l'esprit colonialiste anglais. L'éphémère Réseau de résistance incendie quelques gares du CN et des drapeaux canadiens en plus de « repeindre » des affiches de langue anglaise. Une fois l'excitation juvénile des actes de vandalisme passée, on s'aperçoit que tous les membres du RR n'abordaient pas le mouvement révolutionnaire de la même façon ni avec les mêmes convictions. Incapable d'un minimum de cohésion, le groupe se saborde quelques jours plus tard. Trois membres du RR désirent cependant poursuivre ce qu'ils conçoivent désormais comme une lutte politique envers une caste de privilégiés. Georges Schoeters, Raymond Villeneuve et Gabriel Hudon se rencontrent pour discuter des moyens d'action. Ils décident de mettre le peu de ressources disponibles en commun pour libérer le Québec de son joug. Ainsi naît le Front de libération du Québec. Pendant plusieurs mois le petit noyau donnera le ton à la nouvelle lutte révolutionnaire à laquelle sont conviés tous les Québécois. Après les cocktails Molotov des tout débuts, on passe rapidement aux charges de dynamite placées à des endroits stratégiques: boîtes aux lettres de Westmount, édifices du gouvernement fédéral, casernes de l'armée, tour émettrice du Mont Royal... Ce que le FLQ cherchera à faire, tout au long de son existence, c'est d'abord atteindre des symboles.

Infiltré par un informateur, le groupe est démantelé par la police le 1er juin 1963 après cinq mois d'activité. Une vingtaine de felquistes sont arrêtés. Neuf d'entre eux seront reconnus coupables d'actes terroristes et d'homicide involontaire (2). À la fermeture de leur procès, chacun des felquistes lira le texte suivant: Comme membre du Front de libération québécois, je ne reconnais pas la loi étrangère en vertu de laquelle je suis accusé. Cependant, mes avocats m'informent que cette loi s'applique actuellement. Je reconnais donc les faits mentionnés dans l'acte d'accusation. Il est vrai que j'ai commis ces actes, mais si je l'ai fait, c'est que sûrement je croyais, et que je crois encore que c'est la seule attitude qui puisse libérer le peuple québécois de l'emprise du joug colonialiste qui pèse sur lui.

Le flambeau révolutionnaire qui brûle maintenant au Québec sera repris par d'autres qui agiront au nom du FLQ. La décennie sera ainsi ponctuée par les vagues successives de felquistes animés par la nécessité de faire réagir les Québécois.

L'option Québec

La violence armée demeure cependant une solution de dernier recours que la plupart des Québécois refusent d'envisager à cette époque. Parallèlement aux actions terroristes du FLQ, les partis politiques indépendantistes avaient continués à progresser au sein de la démocratie. Le RIN, grâce notamment au charisme de Pierre Bourgault, avait continué sa mission de sensibilisation et de mobilisation. Aux élections de 1966, le RIN avait réussi à obtenir 6% des voix. Cette performance, inconcevable quelques années plus tôt, avait de quoi soutenir l'enthousiasme des militants qui voyaient ainsi une partie de la population se rallier à eux. L' année suivante, René Lévesque, ex-animateur de télévision et dissident du Parti libéral du Québec, décide de fonder le Mouvement souveraineté-association (MSA).

Les partis indépendantistes semblaient vouloir se multiplier à mesure que l'appui de la population à leur cause augmentait. Le jour n'était pas loin où la nécessité de s'unir pour décupler les forces du mouvement allait s'imposer. Le MSA de René Lévesque accueille donc, dans un premier temps, les militants du Ralliement national, puis ceux du RIN. Cette alliance, opérée non sans quelques déchirements au sein du RIN, donne naissance au Parti québécois (PQ). L'option d'indépendance du PQ, assortie d'une certaine forme d'association avec les autres provinces, recueille rapidement l'appui d'un bon nombre de Québécois.

Le PQ se dirige avec confiance vers les élections d'avril 1970 puisqu'il est, dans l'opinion publique, le seul adversaire véritable des libéraux. Pourtant, les résultats des élections en laissent plusieurs perplexes. L'arrangement de la carte électorale désavantage nettement les péquistes qui, malgré le fait qu'ils récoltent 23,1% des voix, ne font élire que 7 députés. L'Union nationale arrive deuxième avec 1 9,6% des voix pour 17 députés, tandis que le Ralliement créditiste obtient 11,1% des voix et fait élire 12 députés. Ce décevant résultat du PQ, malgré un endossement populaire plus qu'encourageant pour le nouveau parti indépendantiste, choque plusieurs militants. Leurs aspirations de voir le Québec devenir un pays par les voies démocratiques sont ainsi mises en veilleuse. À court terme du moins. Le gouvernement de Robert Bourassa tente alors de récupérer une partie de ce nouveau sentiment nationaliste en proposant l'idée de la « souveraineté culturelle du Québec à l'intérieur du Canada ». Le Québec se dirige alors, sans le savoir, vers une crise majeure sans précédent.

Nous vaincrons

En octobre 1970, le Québec a franchi le point de non-retour. Chaque pas après ce moment difficilement identifiable est posé en territoire inconnu. Tout semble nouveau et l'expérience passée n'est d'aucune utilité à ceux qui avancent à tâtons dans l'obscurité. On l'a dit et répété mille fois depuis: le mois d'octobre 1970 fut celui de la peur. Cette peur viscérale qui accompagne le vertige de la chute. Chute vers l'avant ou chute vers l'arrière?

Ce peuple «chargé de chaînes» se retrouve aspiré par l'histoire qui lui demande des comptes. L'avertissement d'André Laurendeau prenait soudain un sens tout nouveau:

On a dit que les Canadiens n'ont pas de pensée politique, mais seulement des sentiments. C'est peut-être exact. Il faut pourtant prendre garde qu'en général ils n'ont eu que des sentiments raisonnables, modérés (3). Cette violence, nécessaire et injustifiable (4), les Québécois refusent pourtant de la croire parmi eux. La force des terroristes réside dans la complicité avec la population. Cette complicité n'existe pas ici. Il y aura encore des actes de terrorisme, mais le terrorisme ne prend pas racine dans notre population. Il demeure un phénomène marginal.

L'attitude de Jean-Paul Desbiens face à ce qui se présente comme l'amorce d'une révolution, laisse songeur. Est-ce la peur qui le fait répéter, comme pour se convaincre lui-même, que tout va bien ? Est-ce son passé de religieux qui le fait monter en chaire contre les « méchants » révolutionnaires (5) donnant ainsi l'impression que ces derniers ne font pas partie du peuple, qu'ils ne peuvent être des nôtres ?

La peur. Encore et toujours la peur. À lire les nombreuses déclarations des politiciens et les articles des éditorialistes, on croirait volontiers qu'au lendemain de l'enlèvement de James Richard Cross, la population du Québec vivait dans un état de terreur proche de la paranoïa. Or, c'est tout au plus un vague sentiment d'inquiétude qui habite les Québécois à ce moment. La raison en est simple et la diffusion du manifeste felquiste par Radio-Canada le 8 octobre viendra confirmer les Québécois dans leurs sentiments à l'égard des actions du FLQ. Les gens, la population en générale, enfin, le monde ordinaire, n'étaient en rien terrorisés par les felquistes pour la simple raison qu'ils n'avaient aucune raison de l'être. Tant par le ton que par les propos, le Manifeste énonce clairement la position du FLQ face à la population et la mission qu'il fait sienne : libérer le Québec de sa clique de requins voraces».

Jamais, tout au long de ses sept années d'existence, le FLQ ne s'était attaqué, ne serait-ce qu'une seule fois, à la population. Il y eut plusieurs blessés et même des morts accidentelles — conséquences presque inévitables d'une action révolutionnaire du genre — mais jamais les cibles n'étaient autre chose que les symboles de la colonisation du Québec. Chacun des gestes du FLQ était posé au nom du peuple en fonction d' une libération rêvée. On ne peut qu'encourager ou dénoncer un geste de violence commis en notre nom. La position du peuple québécois au début de la Crise n'était ni celle de la victime, ni celle du bourreau.

La Terreur

En 1793, en pleine Révolution française, on proclama la loi des suspects qui permettait d'arrêter quiconque correspondait à la définition (plutôt extensive) que l'on avait donnée du terme. Le 16 octobre 1970, à 4h00 du matin, les Québécois se trouvèrent placés sous la loi des mesures de guerre qui autorise un agent de la paix (ce terme désigne alors les policiers réguliers ainsi que les militaires) à arrêter une personne sans mandat (art. 9) et à entrer dans tout lieu (toujours sans mandat) pour y effectuer des perquisitions (art. 10). En 1793, on nomma cette période Régime de la Terreur; en 1970, crise d'Octobre. La seule nuance à faire se situe au niveau de la légitimité des deux gouvernements : celui de 1793 en est un révolutionnaire, tandis que celui de 1970 est élu démocratiquement par l'ensemble des citoyens...

Par la proclamation de la loi des mesures de guerre, la peur devenait maintenant bien réelle, presque palpable. Depuis ce matin du 16 octobre, la peur était généralisée sur l'ensemble du territoire québécois. Les gouvernements, fédéral et provincial, pouvaient enfin respirer un peu. Grâce à cette loi spéciale (6) les gouvernants s'assuraient ainsi de répandre sur la masse la menace dont ils étaient l'objet. Dès lors, la Crise prenait un tournant crucial: le principal sujet de la répression armée glissait subrepticement sur un autre groupe. Tous étaient désormais concernés et tous étaient également pét rifiés devant la menace.

Août 1995. Robert Bourassa lance un livre intitulé Gouverner le Québec dans lequel il propose une interprétation de sa carrière politique. La Presse lui fait cadeau d'une pleine page le 30 août et nous présen te des extraits du volume sous le titre « De la crise d'Octobre à la Crise d'Oka ». On y voit une photo de M. Bourassa, triomphant, serrant la main à James Richard Cross peu de temps après sa libération en décembre 1970. Selon l'ex-premier ministre, c'est la loi des mesures de guerre qui a permis la libération du diplomate britannique. Rien de moins. La même loi a aussi causé la mort de Pierre Laporte. Mais de ça, on n'en parle pas. « But condemnation of the killing does not mean justification of Prime Minister Trudeau's decision to turn Canada into a virtual military and police dictatorship, in order to deal with the kidnappers. This, too, is to be condemned not only as an act against democracy, but because it may very well have triggered off the killing (7). »

On n'en parlera pas parce qu'au fond la mort du ministre québécois servait bien le gouvernement. Elle permettait de discréditer le FLQ aux yeux d'une population désormais convaincue de la nécessité de confé rer des pouvoirs étendus à l'armée. René Lévesque dira, peu de temps après la découverte du corps de Laporte, que si le FLQ avait une cause, elle était morte en même temps que Pierre Laporte. P lus de 3000 étudiants s'étaient réunis dans la soirée du 15 octobre pour écouter Robert Lemieux, Charles Gagnon et Pierre Vallières (8), en scandant F-L-Q. Depuis la proclamation de la loi des mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte qui s'en suivit, il devenait, légalement et moralement, impossible de tenir ce genre d'assemblée. La population se retrouvait alors isolée, incapable de se rallier à un FLQ qui assassinait de sang froid, et méfiante face à un gouvernement qui préconisait la répression. La Crise était passée.

« Les mesures militaires, pour détruire le FLQ, sont inefficaces et stupides. Chaque Québécois a son petit secret et est, à peu près, une cellule qui peut être rapidement mise en action », sera le dernier message des felquistes.

 

Éric Dufresne

(1) Tiré du manifeste du FLQ diffusé par les médias le 8 octobre 1970, 3 jours après l'enlèvement de James R. Cross.

(2) Le 20 avril 1963, le FLQ faisait une première victime. Un employé d'une caserne militaire visée par le groupe, Wilfrid Vincent O'Neil, sautait avec une bombe qu'il avait trouvée par hasard.

(3) André Laurendeau, Ces choses qui nous arrivent, Montréal, HMH, Collection « Aujourd'hui », 1970, p. 29. Le texte d'où est tirée cette citation date de 1961.

(4) Le film Octobre de Pierre Falardeau débute avec cette citation d'Albert Camus.

(5) Le parallèle avec l'attitude du clergé lors des événements de 1837-1838 est ici trop frappant pour être passé sous silence.

(6) Cette loi n'offrit, en bout de ligne, que bien peu de résultats dans la lutte au FLQ.

(7) Morning Star, Londres, 19 octobre 1970.

(8) Le premier est l'avocat de nombreux felquistes depuis 1963, Gagnon et Vallières sont deux felquistes et militants pour l'indépendance bien connus.