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L'opinion publique lors de la crise d'octobre 1970


Le peuple du Québec était au centre de la propagande felquiste et gouvernementale pendant la crise d’octobre. L’insurrection appréhendée était directement liée à l’opinion qu’avaient les gens tout au long de la crise. Ainsi, un volet important de la crise est l’opinion publique, car elle est révélatrice et indicatrice de la confiance et de la crédibilité accordée au gouvernement.

Or, cette confiance fut sérieusement mise à l’épreuve. En fait, ce qui rapproche un gouvernement de sa population, c’est sa transparence en cas de crise. Pendant les événements, il était impossible de savoir quelque chose ou même de voir Robert Bourassa (critique de René Lévesque). En fait, avant l’intervention de l’armée, la population était désintéressée face à la crise. « L’un des aspects qui […] frappent le plus les autorités est la tiédeur de la réaction de la population québécoise »1. Les gouvernants croyaient que, très tôt, le public se rangerait derrière eux, mais dans les faits, les personnes ont choisi de jouer le rôle de spectateur : ni franchement favorable au gouvernement, ni franchement favorable au FLQ. Il n’en restait pas moins que plusieurs membres du clergé des régions se disaient en accord avec quelques objectifs du FLQ tout en se dissociant des moyens utilisés. Pourquoi cette réaction ? C'était probablement dû aux malaises sociaux qui régnaient dans le Québec d’alors. En chiffres, 85% des Canadiens français ne faisaient pas parti de l’establishment et avaient un salaire moyen inférieur à la moyenne canadienne (Jean Provencher). Sans la couverture populaire, le gouvernement se sentant nu, la position adoptée par la population sera un élément déterminant de l’entrée en jeu de la loi sur les mesures de guerre afin d’apeurer le peuple face au FLQ et ainsi provoquer une nette ferveur populaire envers une action prompte des dirigeants (McCarthyisme).

Dans la veine des positions idéologiques populaires, en chiffres, les tendances sont très divisées à propos de la satisfaction des actions gouvernementales des deux paliers. Ainsi, pendant la crise, 54% des personnes au Québec étaient en accord avec les actions entreprises par le gouvernement fédéral et l’appui pour le gouvernement du Québec se chiffrait à 48,7%. Il est donc observable qu’il n’y a pas de tendance nette et qu’il y a deux tendances majeures qui ressortent : les partisans de l’action dure pour mater rapidement le FLQ et les partisans de la négociation. En fait, une question hantait éperdument les politiciens et en particulier Robert Bourassa : doit-on sacrifier les otages ? Autour ce cette question se dessinait une lutte encore plus vaste entre le libéralisme et le conservatisme au Québec. En tant que libéral, Pierre Elliott Trudeau adoptait une position résolument conservatrice en déclenchant la répression et allait ainsi chercher les fervents défenseurs du conservatisme au Québec. D’un autre côté, les libéraux (provinciaux), qui se questionnaient, à l’époque, sur la nécessité du statu quo du Québec dans la fédération sans être résolument souverainistes, trouvèrent dans les actions cavalières du gouvernement d’Ottawa les échos d’une fédération qui tient seulement par le pouvoir de coercition que possède le gouvernement central et non par une volonté populaire. Ces derniers s’opposèrent donc au régime de terreur. Pour le Québécois moyen de l’époque, il n’y avait que peu de place pour le gouvernement provincial et c’est ce qui explique principalement la différence dans le pourcentage de satisfaction, plus bas, entre le provincial et le fédéral, car le contrôle de la force était principalement fédéral et que Robert Bourassa ne pouvait faire autre chose qu’accepter l’intransigeance de Trudeau.

Pour un sondeur, il y a une variable importante qui influençait grandement l’opinion publique pendant la crise d’octobre : la propagande des deux partis. Ainsi, au lieu d’avoir à se faire une idée claire comme spectateurs, les gens étaient sollicités par les politiciens de tous les partis et par le FLQ afin de les influencer d’une façon ou d’une autre parce qu’ils étaient la clef de la crise. Pour le FLQ, une population rebelle contre les forces de l’ordre représentait la possible réussite d’une révolution et pour le gouvernement elle représentait le renversement, le coup d’état. Du côté du FLQ, le manifeste allait certes chercher quelques intellectuels rêvant de société idéale, mais il ne rejoignait guère qu’une minorité de personnes. Pour le gouvernement, pendant l’occupation, on assiste à une série de citations de ministres qui avaient pour but de créer une psychose du FLQ et ainsi faire accepter la loi des mesures de guerre. Par exemple, Jean Drapeau exprime : « La révolution au Québec est peut-être en voie d’exécution ». De son côté, le porte-parole de la Gendarmerie royale parlait de 22 cellules, 130 membres, 2000 sympathisants. Donald Macdonald, ministre de la Défense, parlait de 3000 membres à quelques heures de distance de son confrère de la Gendarmerie. Les chiffres étaient donc lancés ici et là au hasard des déclarations dans le but de prouver à la population que les mesures drastiques n’étaient pas exagérées. Un ministre fédéral (Jean Marchand) affirmait délibérément aux journalistes que le « Le FLQ pourrait faire sauter Montréal ! » pendant que Jean Drapeau criait haut et fort que « Le sang coulera si le FRAP est élu à Montréal ». Bien sûr, personne ne pouvait relier les vols d’armes au FLQ hors de tout doute et les chiffres donnés par les autorités quant au nombre des révolutionnaires étaient lancés ici et là par des éditorialistes de quotidiens. C’était tout simplement une campagne de manipulation de la presse afin que la population se range derrière le gouvernement, car le risque d’insurrection n’était pas totalement écarté par Ottawa et Québec.

1 - PROVENCHER, Jean. La grande peur d’octobre 70, Éditions de l’Aurore, Montréal, 1974, page 38.
 

Francis Jacques