Dimanche, 15 heures
M. Robert Bourassa
Mon cher Robert,
J'ai la conviction d'écrire la lettre la plus
importante de toute ma vie. Pour le moment, je suis en parfaite santé. Je
suis bien traité, même avec courtoisie. J'insiste pour que la police cesse
toutes recherches pour me retrouver. Si elle y parvenait, cela se traduirait
par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.
Ceci est absolument capital. Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.
S'il ne s'agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons
résultats, on pourrait y penser. Mais nous sommes en présence d'une escalade
bien organisée, qui ne se terminera qu'avec la libération des «
prisonniers-politiques ». Après moi, ce sera un 3e, puis un 4e et un 20e. Si
tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans
d'autres classes de la société. Autant agir tout de suite et éviter ainsi un
bain de sang et une panique bien inutiles. Tu connais mon cas personnel, qui
mérite de retenir l'attention. J'avais deux frères; ils sont morts tous les
deux. Je reste seul comme chef d'une grande famille qui comprend ma mère,
mes soeurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland
dont je suis tuteur. Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu
connais les liens qui unissent les membres de ma famille. Ce n'est plus moi
seul qui es en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de
jeunes enfants. Je crois que tu comprends ! Si le départ des «
prisonniers-politiques » est organisé et mené à bonne fin, j'ai la certitude
que ma sécurité personnelle sera absolue. La mienne... et celle des autres
qui suivraient. Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas
pourquoi en mettant plus de temps, on continuerait à me faire mourir à petit
feu dans l'endroit où je suis détenu.
Décide ... de ma vie ou de ma mort ... Je compte sur toi
et t'en remercie.
Amitiés,
Pierre Laporte
P.S. Je te répète, fais
cesser les recherches. Et que la police ne s'avise pas de continuer sans que tu le saches.
Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.
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