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Résumé :

Robert Lepage signe ici avec Nô sa première comédie, à titre de cinéaste. Le titre de Nô se veut un hommage au théâtre japonais, « mais aussi une référence à un mot sur lequel on se barre les pieds depuis deux référendums... ». Nô était l'occasion de brosser une fresque d'époque, ajoute Robert Lepage, avec un gars qui veut changer le monde en posant des bombes et une fille qui cherche à se réapproprier sa liberté. On commence seulement à être assez détachés de cette période pour pouvoir en parler avec humour. Car c'était une époque idéaliste mais aussi d'une maladresse incroyable.»

Côté Octobre 1970, les souvenirs personnels de Robert Lepage se confondent avec son passé de livreur de journaux à Québec, quand il se faisait absurdement fouiller par des soldats en costume de camouflage qui gardaient les résidences des ministres et des députés. « Le Québec était coupé du monde pendant la crise d'Octobre. Or, pendant ce temps-là à Osaka, un grand rassemblement offrait la vision de ce qui allait devenir la mondialisation de la culture. » Un phénomène dont le dramaturge du village global peut aisément témoigner, on l'aura compris.

C'est ainsi le récit d'une comédienne qui joue dans un boulevard de Feydeau au pavillon du Québec de l'exposition d'Osaka et de son copain poseur de bombes à Montréal... C'est la veille de la loi sur les mesures de guerre... Nous voilà donc replongés dans l'atmosphère enfiévrée et baroque d'Octobre 1970, tantôt au Japon, où se déroulait l'Exposition universelle d'Osaka, tantôt au Québec, à l'heure de la crise d'Octobre...

A Montréal, l'armée est dans la ville et les souverainistes jouent les terroristes. Au Japon, a lieu une exposition universelle. Alors que se joue le destin d'une nation dans son pays d'origine, Sophie doit jouer une pièce de Feydeau à Osaka. Surtout, elle apprend qu'elle est enceinte, et se demande si elle doit avorter. Le père est à des milliers de kilomètres, un peu absent, et très lié aux terroristes.

Nô est inspiré de la pièce « Les 7 branches de la Rivière Ota » (création 1994).

Réalisation : Robert Lepage

Production : IN Extrémis Images, Alliance

Scénario : Robert Lepage, André Morency

Interprètes : Anne-Marie Cadieux, Alexis Martin, Marie Brassard, Richard Fréchette, Marie Gignac, Eric Bernier et la participation de Jean Leloup

Montage : Aube Foglia

Directeur photo : Pierre Mignot

Durée : 85 minutes

Année : 1998

Commentaires :

Robert Lepage nous livre un film mêlant ses passions (le théâtre, le cinéma) à sa culture. Oeuvre authentiquement québécoise, Nô est aussi son film le plus accessible, le moins expérimental, et finalement le plus léger. Sans renier son travail de recherche narrative, Lepage prend une histoire banale et la place dans un contexte schyzophrénique. Tout y est dédoublé: le pays (Québec, Japon), les regards, les arts (scène, télé), le théâtre lui-même (Nô, Feydeau). Typiquement québécois et pas seulement à cause de ces grands fossés entre lesquels Lepage jette des ponts, précurseurs de la World/Pop culture. Il y pose aussi un regard politique, une critique. L'action se passe en 70 (année hérétique) entre un Québec révolté, sous le coup d'une loi martiale, et une expo universelle d'un Japon qui s'occidentalise. Le nombril et le monde. Nous sommes aux sources des années 90 (Karaoké inclus). Un peuple tente sa révolution, un autre expose son évolution. Le Québec veut changer son histoire, alors que le Japon, atomisé par l'Histoire, essaie d'émerger économiquement. Les 2 pays, fortement nationalistes à tout point de vue, désirent une revanche sur leur passé. C'est là que réside l'utopie du Québec, et son échec. Le Soleil Levant a pris des armes économiques tandis que le fleurdelysé croyait au poids des mots. L'un se battait pour le PNB, l'autre pour sa langue. Lepage ne fait aucune concession au FLQ (Falardeau va encore râler...) et s'attaque - trop discrètement - au vrai problème : la transmission du savoir et une langue française bâclée par ses défenseurs. « Peuple colonisé culturellement », Lepage poursuit le raisonnement en présentant à l'expo 70 au nom du Canada, une pièce du français Feydeau (pas la meilleure), mise en scène par un français. Colonisé par ces « fascistes d'anglais », par l'Amérique ou encore ces snobs égocentriques de parisiens, le Québec essaie de croire qu'il a un destin. Destin qui avorte : une fausse couche à l'instar de celle de l'héroïne, totalement déphasée du problème, et pourtant si impliquée. Et si l'argument tombe juste, les moyens y sont parfois un peu lourds, et les personnages souvent grossièrement dessinés (à commencer par la caricature de la parisienne). Lepage, à travers son personnage principal, aborde la culture québécoise dans son essence : franche, créatrice, féministe. Sans aller au delà. Une fois de plus la Québécoise est émancipée, libertine, indépendante et égoïste. Elle n'écoute pas les autres et ne se soucie que d'elle (cf Marie Lise Pilote dans L'Homme idéal). Et les hommes sont plutôt faibles, as usual. Bien sûr les temps ont changé (et la scène finale le montre bien). D'un idéal communautaire on est passé à un individualisme souverain, de l'utopie on passe au rêve brisé. Et le Japon comme le Québec n'ont pas réussi leurs miracles. Mais c'est une autre histoire, et pas celle de Lepage qui signe là un film intéressant. Mais pas forcément aussi puissant que son travail d'homme de théâtre.

 

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