Deux phrases, l'une en exergue, l'autre comme post-scriptum
encadrent le film, deux phrases synonymes, deux gifles,
énormes. 1957. Quelques séquences du film de Jean Rouch,
les maîtres fous, montrent les membres de la secte des
Haoukas qui se réunissent pour une fête rituelle, une fête
vraie, celle qui représente l'envers de la médaille, l'autre
face de la réalité, une fête explosive, un exutoire où pendant
quelques heures les rôles sociaux s'inversent.
Jean Rouch force notre regard. Il nous pousse à réfléchir sur
la prise de la parole par les bouffons, ces doubles
imaginaires de la conscience, sur la fonction libératoire de
cérémonies profanes et sacrées.
1985. Pierre Falardeau filme le monde où il n'y a plus de
possédés, mais que des possédants qui se donnent en
spectacle. Dans la grande salle de festin du Queen Elizabeth
Hotel à Québec, les masques se posent sur des masques -ce
qui revient à ne pas avoir de masques - ceux de l'argent,
ceux du pouvoir. Au milieu des convives passent de grands
plateaux portés par des colonisés québécois déguisés en
colonisés québécois, garnis de sangliers énormes et d'autres
gibiers à poil et à plumes. La table est en fête.
Pendant que la voix du récitant, celle de Falardeau lui-même,
assène des paroles roborotives sur la réalité, celle du Ghana,
du Québec, de tous les points chauds du globe d'hier,
d'aujourd'hui, de demain, sur la mort des illusions et la
montée du veau d'or, la caméra fixe des visages anodins qui
ne disent rien sinon la satisfaction d'être bien lavés, bien
pomponnés, bien blanchis. Alors que les personnages sont
prisonniers d'eux-mêmes, s'enfermant dans leurs évidences
et leurs célébrations sans joie, Pierre Falardeau continue de
les filmer. Il ne guette pas le regard allumé par l'alcool, le
ventre qui s'étale, les joues rebondies ou la défaite du
maquillage. Il continue simplement de prendre les visages
dans leur banalité pendant que la voix off dit des mots libres,
des paroles rythmées par une pensée révoltée.
C'est le temps des leurres. Le roi est mort. Le bouffon,
le saltimbanque et le clown s'en sont allés vers d'autres
cieux. Reste l'ironie cinglante du temps des bouffons qui
donne à ce genre malheureusement délaissé qu'est le
pamphlet un joyau.