Pierre Falardeau
Le Couac, avril 2002.

«Si vous n’aimez pas ce que vous voyez, regardez ailleurs.»
Gilles Groulx

Gilles Groulx est un des grands maîtres de l’image, un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma mondial. Mais on n’est pas très nombreux à le savoir... C’est pourtant simple à comprendre. Quand on vient au monde à Saint-Henri, près de la track, et qu’on fait du cinéma québécois, on risque facilement de passer inaperçu. Surtout quand c’est à Hollywood, à Paris, à Londres ou à New York qu’on définit l’Art, la création, le cinéma. À moins de se conformer aux modes intellectuelles et artistiques des métropoles, la culture québécoise ne pèse pas lourd sur le «marché», face aux grandes cultures impérialistes, française, anglaise ou américaine. Les petits peuples des marches de l’empire ne font pas le poids dans la cour des grands boss. Pourtant Gilles Groulx est un artiste de génie, à l’égal d’un Coltrane, d’un Néruda, d’un Siqueiros, d’un Théodorakis, d’un Vertov ou d’un Miron.

Vous croyez que j’exagère, comme toujours? Je n’exagère jamais. Ou alors si peu. Si vous ne me croyez pas, voyez par vous-même. L’intégrale de l’œuvre de Groulx vient de sortir en vidéo dans la collection Mémoire du National Film Board of Canada. Après l’intégrale de Pierre Perrault, Carol Faucher, le responsable de la collection, a extirpé tous ces trésors des boules à mites. Extraordinaire. Un coup magnifique. Un rayon de soleil dans la grisaille actuelle du cinéma québécois. Bravo Carol.

Paradoxalement, ses films, Groulx les a faits presque malgré la section française du NFB. On pourrait même dire contre, avec cependant la complicité de beaucoup de camarades à l’intérieur de l’appareil de propagande fédérale. Presque tous les films de Groulx ont eu à subir, à un degré ou à un autre, la censure des «Commissaires du peuple» et des chiens de garde de l’orthodoxie politique et cinématographique canadienne-d’un-océan-à-l’autre.

Sa liberté de création, Groulx l’a défendue pied à pied, avec acharnement. On lui en a fait payer le prix. Et le grand cinéaste n’a jamais séparé sa liberté d’artiste de la libération de son peuple, de la libération de tous les peuples. À chaque film, il allait plus loin; contre toutes les oppressions, politique, économique et culturelle. Groulx était un révolutionnaire. Son discours était révolutionnaire et les formes cinématographiques qu’il utilisait l’étaient aussi. Le fond et la forme, même combat.

Des cinéastes plus jeunes ont tenté de copier son style, mais sont tombés dans un formalisme parfaitement inoffensif. Derrière le style Groulx, il y avait la pensée Groulx. Son style, c’était l’homme Groulx. En ce sens, Gilles reste encore, même après sa mort, le plus jeune de nos cinéastes. On est loin du goût du jour où un esthétisme pseudo-révolutionnaire pour publicité de Jetta ne sert qu’à véhiculer une pensée bourgeoise de téléroman à l’eau de rose.

On a dit de Groulx qu’il était le Godard québécois. Toujours cette manie ridicule et enfantine de se définir continuellement par rapport à l’ailleurs. Ici, on n’est jamais soi, on n’existe jamais par soi-même. On est toujours quelqu’un d’autre, en plus petit. Colonisé jusqu’au trognon. Gilles Groulx n’a pourtant pas besoin de personne pour être tout simplement Gilles Groulx. Et malgré toute l’admiration que j’ai pour Godard, il serait plus juste de dire que Godard est le Gilles Groulx des Français. En plus petit, évidemment. Merci à Denis Chouinard pour son documentaire inclus dans le coffret et à Richard Brouillette pour son texte plein d’intelligence et d’humanité.


«L’œuvre de Gilles Groulx»
Collection Mémoire, Office national du Film du Canada


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