Pierre Falardeau
Le Devoir, juin 2003.

Pierre Bourgault est mort. C'était quelqu'un. Les hommages pleuvent de partout.

Il y a d'abord les camarades qui tentent de dire leur peine, qui remercient l'homme du fond du coeur, qui continuent d'espérer. Il y a aussi les éternels vautours qui s'abattent sur son cadavre pour mieux se faire voir. Et il y a les autres, nos ennemis, trop lâches pour se réjouir sur la place publique et qui, sous les clichés et les compliments d'usage, plantent leurs couteaux assassins pour terminer le travail. Ils veulent s'assurer, l'air de rien, en douceur, que le bonhomme est bien mort. Qu'il est devenu parfaitement inoffensif.

Comme disait Léo Ferré : «C'est vraiment dégueulasse». Je pense entre autres à cette petite matante d'Outremont, cette blonde un peu passée date qui parle de lui, en première page, comme du dernier rebelle. Comme si la vie s'arrêtait avec la mort de Bourgault. Comme si la rébellion allait s'éteindre avec lui. Comme si la lutte pour la liberté allait disparaître avec son corps.

En fait, c'est ce qu'elle espère la madame. C'est ce qu'ils espèrent tous malgré leurs hommages frelatés. On les connaît trop bien pour les croire sur parole. Ils rêvent tous, ces salopards, d'enterrer notre révolte, notre résistance, avec le cadavre de Bourgault. Ils rêvent tous, ces ordures, de se débarrasser enfin et pour toujours de ces emmerdeurs, de ces empêcheurs de bien penser en rond, de ces trouble-fête de la bonne conscience.

Le procédé est fort simple. Il s'agit de statufier le bonhomme, de le fixer dans le temps, de le réduire à quelques détails insignifiants. La langue par exemple. «Notre belle langue française» avec des trémolos dans la voix, en roulant les «r» comme Jean Lesage. Ils réduisent Bourgault à sa maîtrise de la langue. Et ses idées ? Ils n'en parlent pas. Comme si derrière la clarté du discours, la flamboyance du verbe, la fulgurance des images, il n'y avait pas, d'abord, la clarté des idées, la flamboyance de la pensée, la fulgurance de la démonstration.

Allez-vous un jour cesser de nous faire chier avec «notre belle langue française» ? Il ne s'agit pas de bien dire ou de mal dire mais de dire. Tout simplement. De dire, haut et fort, l'injustice. De dire l'oppression. De dire le mépris et l'exploitation. Et c'est, d'abord, ce qu'il disait Bourgault. En plus, il le disait magnifiquement.

Autre détail insignifiant : les excès de langage de Bourgault. Quels excès ? Pour tous ces embaumeurs professionnels, Bourgault allait trop loin. Évidemment, pour tous ces hypocrites qui font du sur place depuis toujours, il suffit qu'un homme mette simplement un pied devant l'autre, pour qu'on l'accuse d'aller trop loin. Pour ces lavettes pour qui s'allonger sans pudeur est devenu une habitude de vie, un homme qui se tient tout simplement debout ne peut être qu'un dangereux extrémiste.

À écouter ces potineurs serviles, il faudrait élever un monument à Bourgault parce qu'il n'avait pas peur des mots. Mais si vous avez peur des mots, vous, dont le travail consiste précisément à manipuler les mots, il faut changer de métier et devenir vendeur de beignes, marchand de choucroute ou réparateur Maytag.

J'ai même entendu un petit annonceur de service à la radio dire que «Bourgault repoussait constamment les limites de la liberté de parole». Non, mais tu parles d'une andouille : lui et tous les autres, ils acceptent sans mot dire les limites à leur liberté de parole ? Ils ferment leur gueule à double tour pour garder leur job ? Ils s'écrasent devant les boss d'Ottawa ?

Oui Ferré, c'est vraiment dégueulasse cette entreprise de récupération d'un homme irrécupérable. Il faut leur refuser, à ces croque-morts de la pensée, le droit d'enterrer le cri de liberté de Bourgault. Moi ce qui d'indépendance, il m'est resté en travers de la gorge depuis quarante ans. Neuf. Comme au premier jour. Plus brûlant, même.

Pour moi, Bourgault est toujours vivant. Je ne suis pas triste. Et son cri est plus vivant que jamais. Vivant à jamais.



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