Pierre Falardeau
Le Couac, février 1998.

René Boulanger est un vieux camarade de combat. J'avais peur de lire son livre. Peur de ne pas aimer. Peur d'être obligé de mentir. Peur d'avoir à tricher.

En refermant son livre ma peur s'était transformée en admiration. Je suis heureux qu'un tel homme soit un de mes amis. Son roman sur la Conquête est étonnant.

Dans son livre Warpaths, le britanique John Keegan, un des grand historiens militaires, conclut son analyse de la bataille de plaine d'Abraham en posant la question suivante : " Is there anymhere in the world a more dramatic battlefield?… I know of none - not Waterloo, not Naseby, not Austerlitz, not even Gettysburg. Here occurred what French Canada, to this day, calls "La Conquête". I came, I saw, I left, conquered by emotion."

Cette émotion et ce sens du tragique, René Boulanger les a admirablement intégrés dans son livre. Boulanger possède ce sens de la grandeur et cette hauteur de vue qui font défaut à tant d'intellectuels colonisés. Ces petits amuseurs publics déguisés en artistes nous envoient en général une image de nous-mêmes déformée et rapetissée par leur propre petitesse, leur propre peur, leur propre lâcheté. Contrairement à ces artistes qui ont assimilé jusqu'au plus profond de leur être, consciemment on inconsciemment, la mentalité du boy, figure essentiel de l'imaginaire colonialiste, Boulanger, lui, propose la révolte et la résistance. Pour comprendre cette vision de shit boy ou de water boy à la Jacques Godbout ou à la René-Daniel Dubois, il faut voir leur dernier film qui porte également sur la Conquête. C'est le degré zéro de la petitesse de la pensée. Après la fatigue culturelle, l'épuisement professionnel total.

Et alors que certains tombe de fatigue dans la farce plate, Boulanger, ni grandiloquent ni larmoyant, s'indigne et écrit avec passion. Ça explose de partout. Ça pète de toutes parts. Ça délire en masse.

Mais, dans ce presque pays, on n'est jamais soi-même. On est toujours une copie en plus de quelqu'un d'autre. On n'est pas Gilles Groulx mais le Godard québécois. On n'est pas Forcier, on est le Fellini québécois. Et Boulanger? Nos savants critiques finiront bien, à cause de sa vision exotique et de son imaginaire débridé, par rapprocher son œuvre de la littérature sud-américaine : un peu comme si Marquez ou Galeano écrivait notre histoire, nos histoires.

Et pourtant la pensée de Boulanger est essentiellement québécoise. Sa vision révolutionnaire de cette guerre, que les Américains appellent French ans Idian Wars, est profondément ancrée dans la culture populaire de ce pays. À cause de son vieux fond payant et villageois, proche de Ferron et à mille lieus de la culture des lofts et dans mangeux de sushis, ce livre risque malheureusement de passer inaperçu. La mode étant à l'exotisme-pour-touriste-de-l'âge-d'or le plus floklorique, au métissage à bon marché des clichés culturels les plus éculés, et aux pseudo-avant-gardes-néo-post-baroque'n'roll qui pontifient dans les médias, on risque de passer à côté de cete petite merveille.

Alors si ça peut vous faire plaisir, dites-vous que son village est un village du sud du Chili, que cette guerre oppose les conquistadors espagnols au Incas et que Boulanger est un grans auteur latino-américain de Yamachiche. C'est un ostie de bon livre.


René Boulanger
Les Feux de Yamachiche
Montréal, VLB éditeur, 1997


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