Pierre Falardeau
Le Couac, décembre 1998.

J'ai la fâcheuse habitude de toujours tout ramener, art, littérature et histoire, à notre propre situation politique de domination. Continuellement, je lis le monde, les choses et les êtres à travers mes yeux d'homme québécois.

Ainsi, le vieux chien à Pinochet. En regardant ces mères, ces pères, ces frères ou ces filles de fusillés, de disparus et de torturés réclamer la tête du chef des assassins, je pensais à nos brillants intellectuels colonisés, style " angelots hystérique " qui gravitent autour de Cité libre, qui rayonnent de Voir ou dans L'Actualité et qui débordent maintenant à la radio et à la télévision. J'entendais ces donneurs de leçons à la pensée courbe, toujours prêt à justifier l'injustifiable à grands coups de raisonnements simplets et tordus, faire la morale à nos camarades du Chili : " Les Chiliens sombrent dans le ressentiment.

" Le ressentiment. C'est le mot clef du discours collaborationniste à la mode, repris en chœur par les chiens savants des médias. Ils se gargarisent sans fin avec le ressentiment et la victimisation. Il faut oublier. Oublier le crime, l'exploitation, l'impérialisme. Cesser de jouer à la victime pour ne pas compromettre la grande entreprise de réconciliation nationale.

La réconciliation nationale, on en connaît un bout ici. Combien d'années pour transformer le crime et l'horreur en ressentiment? Un an ? Cent ans ? Mille ans ?

Je préfère encore le souvenir et la justice. Et la tête à Pinochet. Faudrait bien qu'il paie un jour, le sénateur à vie! Et les autres comme Kissinger, comme ceux de la CIA, du Pentagone ou du State Department qui arment le bras des tortionnaires. Et les petits farceurs habillée en présidents, qui tètent leur cigare, la bouche plein de discours lénifiant sur les droit de l'homme.

Je m'approprie la sale gueule de Pinochet. Et aussi le beau visage de Saint-Exupéry dans ses Écrits de guerre. Quand il me parle de l'écrasement de la France, du défaitisme qui s'installe ou de réconciliation nationale suicidaire, il me parle de notre propre résistance. Son texte " La moral de la pente " a la luminosité d'une journée d'hiver. À voir sa pensée d'éployer ses ailes, prendre son envol, saisir le monde, on en éprouve un plaisir physique intense. Ou plutôt de la joie, comme dirait Vadeboncoeur.

" Nul actuellement n'est en droit d'écrire un seul mot s'il ne participe complètement aux souffrances de ses camarades humains. Si je ne résistais pas avec ma propre vie, je serais incapable d'écrire… L'on doit écrire, mais avec son propre corps. "


Antoine de Saint-Exupéry
Écrits de guerre, 1939-1944
Paris, Folio, 1994


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