Pierre Falardeau
Le Couac, novembre 2000.

Elle est enfin morte, la vieille pourriture. Elle pourra désormais régulariser sa situation et continuer de pourrir en paix. Et nous, nous sommes toujours en vie. «Mange d'la marde», c'est bien ce qu'il criait, le monsieur à Frank Diterlizzi, ce génial anarchiste des grévistes de Lapalme.

«Vive nos chaînes», hurlent les pleureuses professionnelles de l'information, à la Première Chaine, à la Deuxième Chaine, à la Chaine culturelle. «Quel grand homme» reprennent, en choeur, les journalistes engagés par les gazettes officielles du régime. «Un grand personnage», répètent, des sanglots préfabrigués dans la voix, les amuseurs publics et les putes médiatiques. «Un grand penseur».

Un petit avocat de province, capable d'aligner deux idées de suite, n'importe lesquelles, dans l'ordre ou dans le désordre peu importe, ça les impressionne beaucoup, ce ramassis de deux de pique. Un fils à mômaman, éduqué chez les Jésuites, armé d'un diplôme universitaire britannique, descendant du grand boss du Parc Belmont, et capable de placer une citation latine dans un discours électoral, y'a pas à dire, ça en impose. Et ils vous fabriquent «un grand intellectuel» ou «un immense savant» en deux coups de cuillière à pot, entre «La Furher» de Véronique Cloutier et les «Nouvelles du sport». Pensez donc, un professeur, c'est pas rien. Professeur de droit, c'est encore mieux.

Après «le show des Olympiques», (nos Canadiens, mes Canadiens, vos Canadiens, mur à mur) et avant le «show du Canada, une histoire populaire» (tes Canadiens, ses Canadiens, leurs Canadiens), Rabinovitch, président de Radio-Vichy, nous organise le «show Trudeau» (un grand Canadien, un très grand Canadien) pour remplir les temps morts. Une véritable indigestion de Sheila «Flag» Copps.

Un homme sûr que ce Rabinovitch, un ancien de la Fondation Bronfman qui recyclait l'argent sale de Patrimoine Canada dans les «Minutes du patrimoine». Avec Claude Saint-Laurent, à l'information et à la propagande, responsable des grosses «Minutes du Patrimoine de l'histoire populaire», on sait à quoi s'en tenir. C'est clair. C'est ce même Saint-Laurent qui a muté aux chiens écrasés Normand Lester, qui enquêtait justement sur le scandale des «Minutes à Bronfman».

Mais revenons au «show Trudeau». «Un grand penseur qui assimilait le nationalisme au tribalisme, au fascisme, au nazisme», affirment-ils le plus sérieusement du monde en décrivant ce dangeureux gauchiste de la Champlain Oil recyclé en chef du Liberal Party of Canada. Nous prennent vraiment pour des caves, ces carriéristes qui pensent en rang. En fait, le seul nationalisme qu'il détestait, c'étais celui de son propre peuple, le nationalisme québécois. Car c'est lui, Trudeau, qui créa de toutes pièces le nationalisme canadien avec son castor, sa police montée, sa reine anglaise, son boeuf de l'ouest, son stampede de Calgary, son hymne gratonesque, ses ponts-bridges, son folklore ukrainien, ses fours à pains d'expression francophone, ses juges à perruque ridicule, son cirque parlementaire, ses anglaises d'Ottawa, ses tulipes et ses cornemuses à chier.

Son nationalisme à lui n'était pas ethnique, mais multiethnique, un nationalisme à la yougoslave ou à la soviétique, communisme en moins. Il aurait été à l'aise à la tête de l'Empire autro-hongrois, le Prince. Son supposé anti-nationalisme ne servait en fait qu'à masquer son nationalisme de Montagnes Rocheuses, outil essentiel à la survie de l'Empire, à la survie du système d'exploitation néo-colonial canadien.

«Cet homme incarnait la raison face aux nationalistes québécois qui ne savent qu'attiser les passions», entonnent les chiens savants, avec une belle unanimité. Tu parles, Charles. Assez comique pour un politicien qui a construit sa carrière sur l'hystérie collective de la trudeaumanie.

Les médias qui adoraient ses pitreries transformèrent ce contemporain des Beatles et des Rolling Stones en premier ministre de show business. Le degré zéro de la politique-spectacle. Car il avait quand même du talent, ce spécialiste du déguisement. Un acteur médiocre, mais cabotin hors pair, quoique fort risible. Regardez les albums de photos souvenirs. Il visite l'Inde déguisé en fakir, se promène à Saint-Pierre et Miquelon en chandail rayé et foulard de titi parisien autour du cou. Ne manquent que l'accordéon musette, le bérêt et la baguette dans le cul. Il rencontre Fidel en costume mi-safari, mi-guérillero du Château, fait du canot costumé en coureur des bois de Disneyland, botte le ballon de la Coupe Grey avec sa cape de Dracula et son chapeau de mafioso gaglianesque. Un sens du «timing» remarquable. On le voit en marin-pêcheur, en pilote de chasse, en esquimau congelé, en capitaine à la Réal Caouette, en play-boy de télésérie cheap, en moine tibétain avec Jacques Hébert, en socialiste à voiture sport, etc. Aussi subtil et discret que Dupont et Dupond. En toutes circonstances.

Même dans sa tombe, il gardera le sens du spectacle. On le déguisera en «grand homme d'État», puis en drapeau canadien dans une jolie boite en bois, portée par six grosses polices en rouge. Quelle fin magnifique. Son fils spirituel Jean Chrétien se prépare même à le déguiser pour l'éternité en montagnes Rocheuses. Le Mont Trudeau. Mon cul.

Finalement, pour ceux que la propagande de Radio-Vichy commence à incommoder sérieusement, je vous propose la lecture du livre de mon ami Simard. Contrairement à ce que peut en penser Marie-France Bazzo ou la blonde à Martineau, il ne s'agit pas d'un roman.


Pierre Elliott Trudeau, «La province de Québec au moment de la grève», La grève de l'amiante, Montréal, Éditions du Jour, 1970.

Francis Simard, Pour en finir avec Octobre, Agone/Comeau & Nadeau, 2000.


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