Pierre Falardeau
Le Couac, décembre 2001.

«Nous sommes tous Newyorkais» claironne le petit caporal Roy dans ses éditoriaux de La Presse. Non, mais il délire l'adjudant chef de Power Corporation. Il a troqué sa soutane de preacher amerloque pour la tenue de combat, le nouillorquais de service? Se donne des airs de maréchal en campagne contre les infidèles. Me rappelle un peu le conlonel Sanders, ce grand défenseur de la Mickey Mouse democracy. On dirait que le bruit des bottes l'excite depuis qu'il se prend pour un sergent recruteur chargé de nous embrigader à tout prix, nous Québécois, dans «l'Opération Liberté imbuvable» du gardien de vaches texan.

Encore une fois, on nous demande de nous battre pour la liberté des autres. Toujours la liberté des autres. La liberté des Canadiens. La liberté des Anglais. La liberté des Américains. La liberté des multinationales. Dans les appels à la collaboration de ces serviteurs de l'ordre, il n'est jamais question de nous battre pour notre propre liberté, pour libérer notre pays. Les States pas de problème! Le Québec? Jamais. Américain, mon cul! Je ne suis pas un estie d'innocent qui travaille pour le Pentagone. Je ne suis pas Newyorkais. Ni Canadien. Ni Papou. Je refuse de marcher au pas pour les autres. Pouvez rayer mon nom de la liste des conscrits. Pour chanter «Maréchal, nous voici!» et monter au front tout seul, monsieur le mercenaire de la grosse Presse. Je vous souhaite bien du plaisir à Kaboul. Moi, je retourne à la lecture de La déposition de Léon Werth. Une façon comme une autre de comprendre l'état d'esprit de ces petits trous du cul qui nous servent de collabos-maison.

Léon Werth était un ami de Saint-Exupéry, qui lui dédiera d'ailleurs Le Petit Prince. Ami aussi de Victor Serge, il était de gauche, mais anti-stalinien. Faut le faire, en 1940! Juif, il a vécu l'occupation allemande dans un petit village de la zone sud. La déposition est son journal quotidien de 1940 à 1944 sous le régime de Vichy.

Pendant quatre ans, Werth cherche à comprendre au quotidien la défaite de son peuple, l'occupation de son pays, la trahison des collabos. Il analyse comment les médias au service du pouvoir entretiennent le défaitisme, la morosité, l'abrutissement et la lâcheté, comment on installe le désespoir dans les âmes, comment on provoque la soumission chez un peuple vaincu. Chaque jour, Léon Werth passe en revue la Radio de Vichy et les journaux de la collaboration. Il sonde les coeurs et les esprits des paysans de son village. Il espère et il désespère, jour après jour.

Et il écrit. Une façon comme une autre de résister, quand on est un intellectuel malingre. D'autres se battront les armes à la main. Werth, lui, est seul, impuissant. Il n'a que sa plume. C'est déjà ça. Il témoignera. Comme Jean Guehenno dans Journal des années noires. Pour arriver à garder sa santé mentale, Werth parcourt la campagne à pied. Il regarde la nature. Une mince consolation. Mince mais essentielle. Une raison d'espérer, malgré les vendus et les salopards.

Fait assez rare pour un intellectuel français, Léon Werth est anticolonialiste. Pour lui, l'enrôlement forcé des Indochinois, des Algériens, des Sénégalais pour la défense de la liberté des Français est une horreur et une absurdité. Belle leçon pour les intellectuels européens de droite comme de gauche qui, de nos jours, refusent de comprendre le nationalisme des colonisés et les luttes de libération nationale. Car lutter pour la liberté, c'est aussi lutter pour la liberté des peuples.

Un livre remarquable. Malheureusement plutôt cher. L'exemplaire que j'ai lu, je l'ai emprunté à la Bibliothèque de Montréal. J'étais le deuxième lecteur depuis cinq ans. Quelle perte! Les Éditions Viviane Hamy viennent d'en faire paraître une nouvelle édition, avec préface de l'historien Jean-Pierre Azéma. À lire pour ceux qui veulent mieux saisir le travail de sage des intellectuels organique du Parti libéral, engagés à gros pris à La Presse et à Radio-Canada


Léon Werth, La déposition, journal 1940-1944, VIvianne Hamy, Paris, 2000.



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