Pierre Falardeau
Le Couac, janvier 2003.

Le dernier livre de Pierre Vadeboncoeur est un recueil de textes politiques, paru à gauche et à droite au cours des dernières années. Et ce qui est intéressant avec ce petit livre magnifique, c'est que chaque article, lumineux en lui-même au moment de sa parution, prend une nouvelle dimension du simple fait de suivre et de précéder d'autres articles publiés des mois plus tôt ou des mois plus tard. On peut ainsi saisr la pensée de l'auteur se déployant dans le temps.

Il a de la suite dans les idées, le bonhomme, phénomène assez rare en ce pays qui ne sait jamais s'il avance ou s'il recule. Il ne butine pas Vadeboncoeur, comme plusieurs. Lui, il creuse. Il s'acharne. Il enfonce le clou. Depuis toujours.

Déjà, il y a plus de trente ans, dans Lettres et colères paru chez Parti pris, il dénonçait les crimes de l'impérialisme américain au Vietnam, à Cuba, en Amérique latine. Aujourd'hui dans La justice en tant que projectile il déconstruit le discours des fondamentalistes de l'extrême droite au pouvoir à Washington. Il expose au grand jour la politique d'agression et de conquête de l'Empire américain au service des multinationales. Il démasque le système total, donc totalitaire comme disait Pasolini, qui se construit derrière le nuage de fumée de la démocratie des entreprises.

"...J'essaie de voir à travers tout cela du mieux que je peux, par le moyene, si simple, de l'observation critique, peu savante mais qui va de préférence à l'aspect caché des choses les plus évidentes. Il faut toujours décoder - singulièrement le discours américain par les temps qui courent. Les évidences publiques disent tant sur ce qu'elles montrent, mais ce qu'elles disimulent aussi! Il suffit, pour y voir clair, d'un peu de scepticisme. Le domaine s'y prête à merveille. Mais à cette condition."

Quand je lis du Pierre Vadeboncoeur, je me sens soudain plus intelligent et plus humain. Pour quelques heures, le monde me semble moins laid. Sans doute parce qu'il y a dans l'écriture de Vadeboncoeur, en plsu de l'intelligence, une grande beauté, une certaine hauteur et beaucoup de coeur. Ce n'est jamais petit. Tout devient lumineux et simple. Simple malgré la complexité du monde.

On ne retrouve pas chez Vadeboncoeur, résolument de gauche, ce ton pleurnichard des mères Thérésa supposément progressistes, ce ton insupportable débordant de bons sentiments et de fausse culpabilité. Il y a chez Vadeboncoeur la dignité et la droiture des hommes debout, des hommes libres qui refusent de jouer aux victimes. Il y a aussi de la jeunesse, sans la naïveté de la jeunesse.

J'espère qu'on me pardonnera, mais quand je viens pour parler de l'oeuvre de Vadeboncoeur, je suis pris de vertige, je me mets à bégayer. Les mots me manquent pour partager mon enthousiasme et ma joie. J'ai peur de ne pas être assez convaincant, de ne pas être à la hauteur, de passer à côté.

Ce livre est un acte de résistance. Il faut le lire et le faire lire. Lire c'est aussi une façon de résister. Car résister, c'est d'abord comprendre. Sinon on reste prisonniers des petits mercenaires de l'Ordre des multinationales qui contrôlent la pensée dans toutes les gazettes imprimées, radiodiffusées ou télédiffusées.

Comme ce livre est irréfutable, on ne l'attaquera pas selon la tactique habituelle de l'anti-américanisme primaire. (Un argument en porte faux puisque l'impérialisme m'a toujours paru un phénomène extraordinairement primaire en soi.) On le passera tout simplement sous silence. C'est beaucoup plus efficace.

Et ce silence on le remplira avec le verbiage incontinent de ces hommes de main à doctorat, engagés à fort prix, pour siéger dans les chaires universitaires de ceci ou de cela. Ces chaires molles, ces chaires du Canada, ces chaires de Troie financées par le fédéral, le multinational ou le téléglobal. Combler le silence par du ronflant, du bruit, du vent. Combler le vide par plus de vide encore, voilà la tactique des porte-voix et des porte-crottes de l'impérialisme.

Lisez ce livre. Faites le lire. Avant qu'on vous envoie encore une fois à la boucherie pour défendre la liberté des autres, la liberté des marchands de pétrole. On nous a fait le coup deux fois à nous québécois, au XXeme siècle. Ça devrait suffire.


Pierre Vadeboncoeur
La justice en tant que projectile, LUX Éditeur, 2002


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