Pierre Falardeau
Le Couac, juillet 1998.

Je ne veux pas ennuyer le lecteur avec ma vie privée, mais comme j'ai commencé il y a quelques semaine la préparation de Miracle à Memphis, la suite d'Elvis Gratton, ma chronique de livres risque d'en prendre un coup. Vous me direz que ça changera pas grand-chose. Je ne vous en voudrai pas.

La nuit finira de Henri Frenay est un livre remarquable - et je pèse mes mots - que m'a fait lire récemment mon ami Francis Simard. C'est l'histoire au jour le jour de Combat, le plus important mouvement de résistance à l'occupation nazie en France, raconté par son fondateur. Un livre d'histoire écrit sans grandiloquence et sans fioritures pseudo-littéraires. Un livre politique tout simple, toujours juste et plein de pudeur. Un livre magnifique sur l'héroïsme quotidien et presque banal d'une poignée d'hommes et d femmes qui, contre toute sagesse politicienne et tout réalisme bourgeois, refusent la défaite et l'occupation de leur pays.

Ces résistants de la première heure se battent d'abord contre eux mêmes, contre le défaitisme ambiant, l'écrasement collectif, l'acceptation béate du fait accompli, l'insignifiance de leurs moyens. Cotre la peur aussi et l'isolement. L'air de rien, ce livre sans prétention aucune devient une réflexion politique majeure. C'est presque un manuel, un précis d'organisation clandestine de résistance.

Un des éléments forts du livre, c'est la pensée absolument non sectaire de Frenay. Pour lui, un objectif unique : la libération nationale. Frenay construit son mouvement en dehors des partis politiques du moment. Il refuse de ses laisser piéger par les idéologies traditionnelles et les familles politique opposées. Frenay recrute ses militants sur un seule base : le désir de se battre.

Les résistants de Combat viennent de tous les milieux, de toutes les classes, de toutes les tendances politique. Page après page, envers et contre tous, Frenay revient sur l'unité la plus large possible : un seul but, la défaite de l'ennemi. Ainsi, il recrute des militaires de tous les grades, des syndicaliste comme des hommes d'affaires, des ménagères comme des intellectuels, de simple manœuvres comme de grands industriels. IL recrute aussi bien des militants communiste, qui refusent la politique anti-nationale de neutralité du parti, que des curés catholique. Il recrute même dans les milieux d'extrême droite dont les chefs, eux, préfèrent la défaite et l'occupation nazie à la menace de la gauche.

Ainsi un des hommes les plus remarquables du mouvement s'appelle Jacques Renouvin. C'est un ancien de l'Action française et des Camelots du roi qui deviendra chef des Groupes francs, l'organisation proprement militaire de Combat. Renouvin parcourt la France, en train, à vélo ou à pied avec sa petite valise. Dans celle-ci, un pyjama et des explosifs. C'est tout. Il prépare des milliers d'hommes à l'action armée. Arrêté par la Gestapo, Renouvin mourra en déportation comme des milliers d'autres résistants. Son appartenance ancienne à l'extrême-droite comptera bien peu pour ses bourreaux qui le tortureront exactement de la même façon que s'il était socialiste, communiste ou trotskiste.

Frenay s'excuse souvent de raconter l'histoire de son mouvement à partir de son propre point de vue. Il sait bien l'injustice qu'il commet. Qui racontera l'histoire des milliers de combattants anonymes de son réseau? Lui-même. Après La nuit finira, Frenay écrire Volontaires de la nuit, l'histoire de quelques-uns de ces militants inconnus. Voilà un homme pour qui la plume doit servir ses frères humains. C'est rare. Rare et précieux. Très précieux.


Henry Frenay
La nuit finira
Paris, Robert Laffont, 1983



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