Pierre Falardeau
Déjà publié et autorisé par: Le Québécois,
novembre 2001

" La noirceur d'ici, qui cache le soleil même ".
Gaston Miron

On me demande un texte sur l'indépendance. Quoi dire? Par où commencer? Pour moi, c'est comme démontrer encore une fois aux imbéciles que la terre tourne autour du soleil. Quel travail!

J'écoutais par hasard, l'autre soir, à la télévision un journaliste sur le retour d'âge, frais sorti de son foyer des artistes outremontais, vendre sa salade autobiographique. Le célèbre bellâtre, bronzé, pomponné, coiffé à la 10-30, souriait béatement et promotionnait son dernier livre. Un gentil garçon, de plus. Comme il en existe des milliers. Juste assez intelligent pour faire une brillante carrière mais sans jamais rien menacer de fondamental. Inoffensif au fond, malgré ses prétentions de grand journaliste.

Il radotait sur notre libération nationale en la réduisant, comme la majorité de ses confrères, à un problème d'ordre constitutionnel. Une guéguerre de drapeaux, une chicane de gamins, une bataille de tapis rouges et de " fly su le hood ". Il n'y avait plus ni oppression, ni exploitation, ni soumission, ni injustice, ni vol, ni rien. Que des querelles administratives.

Il était fatigué le cher homme. Il n'en pouvait plus, l'ex-vedette des médias, de cet éternel débat qui selon lui tourne en rond. Le problème de la libération de notre pays l'ennui, l'épuise. Lui, c'est la liberté qui le fatigue. Pas le toit du stade olympique, pas le sort des Expos, pas la saison du Canadien, pas les listes d'attente dans les urgences. Non. Lui c'est la liberté et l'indépendance réduite à de vagues tiraillements bureaucratiques. Un autre fédéraliste fatigué. En fait qui joue à être fatigué parce que son choix est fait depuis longtemps. Une position un peu hypocrite en fait. Comme un autre célèbre fatigué, Léon Dion, le père du fatiguant. Un homme qui a passé sa vie fatigué, qui est né fatigué et qui est mort fatigué. Fatigué pendant plus d'un demi-siècle. Une espèce de mort-vivant quoi!

Fascinant quand même ce problème de la fatigue chez les intellectuels québécois. Beaucoup semble atteints du syndrome " Amable Beauchemin ". Même chez les indéependantistes. Ils pullulent par les temps qui courent, tous ces directeurs de conscience auto-proclamés. Combien sont-ils à chercher des portes de sortie, des compromis funestes, des demi-mesures dangereuses, des accomodements défaitistes. La paix avant toute chose. La sainte paix. La paix avant la dignité. Avant la justice, avant la liberté, avant la vie. La paix des cimetières. Et l'ordre.

Par lâcheté ou par bêtise, ils mènent la politique de nos ennemis. C'est l'ennemi qui les définit. Et ils se laissent faire. Et ils se conforment à l'image dessinée par l'ennemi. On les accuse d'ethnicisme et ils s'excusent. On les accuse de xénophobie, de racisme, d'antisémitisme et ils s'excusent. Ils passent leur vie à s'excuser, en colonisé type. À s'excuser de penser, à s'excuser d'exister, à s'excuser d'être.

On les traite de purs et durs et ils prétendent être mous et sales. Ils mènent une politique de mous pour attirer les mous. Ils piétinent dans la mélasse. Ils s'autoflagellent pour se rendre acceptables, pour se rendre présentables. Ils cherchent à plaire à tout prix. Au lieu de se battre, ils ergotent sans fin sur les points, les virgules, les points-virgules et autres chiures de mouche. Ils élaborent sans fin des concepts fumeux, des projets bidons, des patentes à gosses incroyables affublées de mots fumigènes : nationalisme civique, nationalisme inclusif, souveraineté-partenariat, avec trait d'union, sans trait d'union, avec point d'exclamation, point d'interrogation, ou point de suspension.

Une politique des deux pieds dans la même bottine. Tout devient prétexte à refuser d'avancer, à mettre tout simplement un pied devant l'autre. Ils ont fait du référendum, qui n'est en somme rien qu'un moyen parmi tant d'autres, le but à atteindre, la fin en soi. Ils semblent oublier que l'objectif ce n'est pas le référendum mais l'indépendance de notre pays. Ils s'enferment eux-mêmes dans les avocasseries, le légalisme bourgeois et pointilleux des règles procédurières biaisées d'avance. Consciemment ou non ils continuent de confondre démocratie et parlementarisme britannique.

Sur le terrain de la politique partisane tout semble figé dans la glace. Depuis le référendum la dépression s'est installée. Ça se débande jour après jour. Comment en sommes-nous arrivés à cette poutine, après une immense victoire où 60% des Québécois ont voté OUI? Je l'ignore. Je sais seulement que nos ennemis mettent le paquet depuis cinq ans. Et nous, nous refusons de nous battre. Nous reculons en désordre.

Je ne cherche pas de bouc émissaire. Nous sommes tous responsables du marasme actuel. C'est la société québécoise dans son ensemble qui dort au gaz. Ce n'est pas la faute d'un seul homme, ni la faute d'un parti. C'est notre faute à tous. Le peuple québécois n'a pas à chercher hors de lui. Il est son propre ennemi. L'ennemi est dans notre propre tête. Il est dans notre paresse, dans notre inconsistance, dans notre conscience collective angélique, notre fatigue congénitale.

Où sont-ils les intellectuels organiques? Où sont-ils les artistes engagés? Où est le mouvement ouvrier? Et les jeunes, les vieux, les immigrants, les femmes et les hommes de ce pays? Ils se cherchent des excuses pour refuser le seul combat vraiment révolutionnaire de ce coin d'Amérique. Celui de la liberté. Ils prétendent s'intéresser enfin aux " vraies affaires ". C'est quoi exactement les " vraies affaires "? Le niveau de chlore dans leur piscine Citadelle à marde? Les taux d'intérêt de leurs fonds de pension? Leurs problèmes de prostate ou de cellulite? Leur vie d'homme rose ou leur féminisme américano-bourgeois de Barbie blanche et siliconée? Ils semblent préférer arpenter les Réno-Dépôt, les Canadian Tire ou les Tim Horton à la recherche d'un bonheur jetable, en matière plastique de préférence.

Je déteste les gérants d'estrades cyniques et les donneurs de leçons professionnels. Si je prends la parole, c'est comme un simple militant. Un militant parmi tant d'autres. Ma parole ne vaut pas plus que celle des autres militants. Elle ne vaut pas moins non plus. Pour moi la lutte pour l'indépendance est une lutte pour la vie ou la mort. Comme disait Miron " la mort des peuples c'est aussi la mort de quelqu'un ". Et la libération du peuple québécois va bien au delà des problèmes de traits d'union, de stratégie référendaire à la graisse de binnes, de sondages bidons du Globe and Mail raciste, d'analyses politiques insignifiantes de commentateurs débiles payés grassement pour faire la job.

La lutte pour l'indépendance est une lutte quotidienne, faite de petits gestes quotidiens. C'est une lutte à tous les niveaux, dans tous les secteurs de l'activité humaine. Pas seulement une lutte parlementaire. Il s'agit d'être, de vivre. Notre lutte est une lutte pour la culture, dans le sens anthropologique du terme, pas dans son sens réducteur des " zarts zartistiques ". Chaque geste, chaque mot, chaque action, aussi minime soit-elle, qui fait exister la culture québécoise, un peu plus chaque jour, est un fait de résistance, un pas vers la libération. Quelque soit le secteur d'activité, sport, mécanique, agriculture, vêtement ou poésie. Il s'agit d'être le grain de sable dans la machine bien huilée du néo-colonialisme canadian, de l'impérialisme américain, de l'esclavagisme climatisé des multinationales. Courage!



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