Entrevue réalisée par Jean-René Boisclair pour CFLX 95,5 FM et l'émission Travelling Avant, le 14 février 2001. Merci à eux pour leur autorisation à publier cet entretien.
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Jean-René Boisclair : J'ai le plaisir de m'entretenir avec Pierre Falardeau qui vient de réaliser son plus récent film, 15 février 1839. Film qui, jusqu'à maintenant, semble avoir reçu les meilleures critiques de votre carrière. Comment expliquez-vous cela ?

Pierre Falardeau : Aucune idée. C'est sûr que c'est plus plaisant de recevoir des tapes dans le dos que des coups de pied. Au cours de ma vie, j'ai reçu ma large part de coups de pied et de coups de griffe de la critique. Après ça les gens se surprennent qu'on est agressif... Moi j'ai toujours essayé de ne pas trop croire les critiques, même quand elles sont mauvaises, alors je ne vois pas pourquoi j'y croirais plus aujourd'hui. Par contre, ce qui m'a toujours intéressé, c'est qu'en même temps chaque spectateur est un critique. Ce qui m'intéresse, c'est l'avis des gens qui vont voir les films, qui m'arrêtent dans la rue, qui ont été touchés ou qui sont choqués. Ça, c'est pas grave. C'est plutôt ça qui m'intéresse.

J.-R. B. : Parlant du public, le film est à l'affiche depuis quelques semaines déjà un peu partout au Québec. Avez-vous pu rencontrer le public ? Jusqu'à maintenant, quels ont été leurs commentaires ?

P. F. : À Montréal, en tout cas - je ne sais pas si c'est la même chose en région - un truc assez curieux : les gens applaudissent à la fin du film. Je n'ai pas vu ça très souvent. Les gens sortent de là le visage bouffi par l'émotion. C'est un film qui touche les gens très profondément, qui touche la majorité des gens. Il y a aussi, évidemment, des gens qu'on n'arrive pas à toucher, je pense aux critiques de The Gazette, du Hour, les journaux anglais et quelques autres chiens de garde de la pensée officielle, qui refusent le film au départ. Ça, c'est leur problème. Mais en général les gens reçoivent ça très profondément dans leur tête, leur coeur. Si t'es pas inhumain, tu te laisses toucher par ce film-là.

J.-R. B. : Outre le fait d'être touché par le film, on sent aussi tout un travail cinématographique, mais aussi quand on fait un film, il y a un certain message que l'on veut livrer ou une idée que l'on veut mettre en valeur. Croyez-vous que le public va interpréter ce film en rapport avec la situation qu'il vit actuellement ?

P. F. : J'espère. Parce que toute mon oeuvre tourne autour de la libération du peuple québécois. Je suis un artiste, je me sens responsable de ce qui nous arrive collectivement, j'essaie de faire ma part comme n'importe qui. Il me semble que c'est le rôle des artistes que d'être présents dans leur pays, dans leur époque, même plus que ça, de témoigner de leur vie, de leur peuple face aux autres peuples sur la terre, de tous les temps. J'ai cette prétention-là que mes films ne soient pas juste faits pour des Québécois, mais pour tous les hommes de la terre qui luttent pour la même chose que nous.

J.-R. B. : Et 15 février 1839 s'inscrit dans la même continuité que Octobre ou même de Elvis Gratton ?

P. F. : Oui, et d'autres que j'ai faits avant. Toute mon oeuvre est axée là-dessus. L'art qui m'intéresse dans la vie c'est les trucs qui m'ont touché profondément, et je me suis aperçu que souvent les oeuvres qui m'ont touchées ont été faites par mes frères. Quand j'écoute la musique de Theodorakis, et bien il est intervenu dans son époque, si je regarde l'oeuvre de Goya, il a peint son époque. Je pense aux films de Solanas en Argentine, ce sont des gens qui sont mes frères, au-delà des pays, des époques.

J.-R. B. : Une oeuvre qui vous a marqué également et qui a été le début de cette aventure de 15 février 1839 ça a été pour vous la découverte du testament de Marie Thomas Chevalier de Lorimier.

P. F. : Tout ce que je connaissais de de Lorimier, c'était son testament, deux lettres écrites avant de mourir. Ce n'est pas une oeuvre, c'est son testament politique.

J.-R. B. : Sauf que des lettres de quatre ou cinq pages, de nos jours, c'est plutôt rare...

P. F. : C'est ce qui est un peu ridicule : les médias marchent à coups de "flashs", la télé à coups de minutes et demie. Ce n'est pas une place pour élaborer une pensée. On dirait que tout est fait pour nous décerveler. Si tu écris un article pour une revue qui fait plus que trois feuillets, on te fait sentir que c'est un immense cadeau... Si tu veux élaborer vaguement une pensée, ça prend un peu de temps. Moi, j'ai fait un film qui dure deux heures. Faut prendre le temps de s'asseoir et d'écouter. Mais aujourd'hui on dirait que tout est fait par "flashs", c'est déprimant.

J.-R. B. : Comment cette lettre du Chevalier de Lorimier est parvenue entre vos mains ?

P. F. : Chez nous, quand j'étais jeune, il n'y avait pas beaucoup de livres. Mon père avait quelques livres d'histoire dont un vieux livre qui s'appelait Les Patriotes, qui a été écrit par Laurent-Olivier David. Ça racontait en gros les répressions de 1837-1838 par les colonialistes britanniques et ça faisait des portraits des Patriotes, dont les douze hommes qui ont été pendus. C'est comme ça que je l'ai découvert.

J.-R. B. : Et c'est ce qui vous a servi de base pour le scénario, la mise en scène ?

P. F. : C'était la base, mais après ça j'ai lu beaucoup sur les Patriotes, par exemple des livres extraordinaires là-dessus comme Capitalisme et Confédération de Ryerson, Histoire du Canada français de Groulx, Les Patriotes de Filteau... Il y a les témoignages de Boucher Belleville, de Prieur qui était sur place et qui a laissé son journal, un livre excellent d'une vieille anglaise qui s'intitule Les Habits Rouges des Patriotes. Ça, c'est le point de vue des assassins. C'est aussi intéressant de voir le point de vue des assassins.

J.-R. B. : On parle des soldats anglais.

P. F. : Des criminels qui ont brûlé nos villages, qui ont violé nos femmes, qui ont pendu, tué notre monde, qui ont exilé notre monde en Australie. C'est un crime, c'est des crimes de guerre, mais ils ne veulent jamais qu'on parle de ça, c'est pas beau. Parce qu'il y a des gens qui nous présentent ça comme nos "partenaires" du Canada anglais. C'est pour ça que c'est difficile de faire des films là-dessus, parce qu'il ne faut pas parler du réel, de la réalité. Le Canada, tel qu'on le connaît aujourd'hui, il est basé, il naît en 1840 à l'Acte d'Union, et l'Acte d'Union c'est la réponse politique aux répressions de 1837-1838.

J.-R. B. : Des historiens ont eu la chance de voir votre film. Certains ont émis des commentaires, certaines réserves par rapport au fait que vous n'avez pas pu respecter l'ensemble du contexte historique, parce que dans un film on ne peut pas tout respecter...

P. F. : Ce n'est pas vrai, il y a deux ou trois historiens imbéciles qui ont sorti des détails insignifiants, mais c'est tout.

J.-R. B. : Il y a donc vraiment eu de votre part une recherche historique poussée.

P. F. : Je ne dis pas des niaiseries ! Nos ennemis m'accusent de faire de la propagande, ils peuvent s'essayer, mais je ne suis pas un "gnochon" (rires) ! Le film que je fais n'est pas basé sur ce que je pense, sur ce que je crois, il est basé sur ce qui s'est passé. Il y a bien un petit historien qui a émis des réserves du genre "De Lorimier n'employait pas "tu" devant sa femme, parce qu'à cette époque on employait le "nous" ". Ce genre d'insignifiance-là, c'est complètement niaiseux. De toutes façons, dans les lettres de Papineau à sa femme, ils se tutoient. Mais ça, c'est vraiment essayer de s'enfarger dans les fleurs du tapis. Le sens de ce qui s'est passé est à l'écran, et c'est tout vrai.

J.-R. B. : On connaît vos interminables démêlés avec Téléfilm Canada et avec les organismes subventionnaires pour la réalisation de ce film, qui a pris plus de temps que prévu à mettre en marche à cause de ces démêlés. Pourquoi ont-ils finalement accepté tout de même de financer votre film ? Quels sont les arguments qui les ont persuadés de dire oui, on investit ?

P. F. : Ah ça, vous devriez le leur demander à eux. Ce qu'ils ont "investi" ! On leur demandait des pinottes, et ils ont investi des "écales" ! Ma vision de ça, c'est qu'ils ont fini par se tanner de se faire traîner dans la boue dans les journaux et les médias pendant trois ans et qu'ils se sont dit : "donnez-lui donc le fric pour qu'on s'en débarrasse, de toutes façons il va se casser la gueule". Sauf que je ne me suis pas cassé la gueule, et là ils l'ont dans le cul. C'est moi qui avais raison. Là, les spectateurs qui regardent mon film peuvent juger de qui avait raison : si c'étaient les censeurs de Téléfilm Canada ou moi. C'est moi qui avais raison.

J.-R. B. : Donc vous avez réussi à produire le film, mais ça a quand même dû être harassant pour vous, d'attendre aussi longtemps pour une oeuvre qui vous tient beaucoup à coeur.

P. F. : Mais ça c'est la vie ! Si tu es un artiste dans un pays qui veut produire des affaires valables, c'est tough ! Et n'importe qui au Québec qui n'a pas encore compris qu'il y a un régime de censure incroyable, un contôle de la pensée incroyable, au niveau de la télé, du cinéma, des journaux, des médias... quelqu'un qui n'a pas encore compris ça, c'est un innocent ! En URSS, tout le monde sait que La Pravda, c'est de la propagande, tout le monde sait ça, du crétin en bas au politicien en avant, tout le monde le sait que c'est de la merde. Et tu essaies de découvrir le réel qu'il y a au travers de la merde. Ici, les gens écoutent les nouvelles de Radio-Canada, Le Point, lisent La Presse et pensent que c'est vrai ! Alors on a de sérieux problèmes de pensée politique collective. Et le cinéma, ça fait partie de ce contrôle de la pensée. Pourquoi penses-tu que le gouvernement canadien a mis sur pied des organismes comme Téléfilm Canada ? C'est pour aider les artistes, et en même temps pour les contrôler. C'est eux qui ont le fric, alors les artistes viennent branler la queue, ils font la belle, ils sortent la langue, font des sourires, ils écartent les fesses et fournissent eux-mêmes la vaseline...

J.-R. B. : Il faut donc se montrer persévérant pour obtenir ce que l'on veut.

P. F. : Dans la vie, si tu t'écrases au premier coup, c'est fini. C'est tough la vie, personne ne fait de cadeaux, spécialement tes ennemis. Si on attend que nos ennemis nous fassent des cadeux, on n'est pas sortis du trou !

J.-R. B. : Parlons un peu du film. On découvre un formidable travail de mise en scène : les couleurs, les gros plans, la reconstitution d'époque, la direction d'acteurs. Est-ce que les acteurs ont été choisis en fonction de leur personnalité, ou est-ce quelque chose qui est venu en cours de route, pendant la réalisation?

P. F. : Les acteurs ont été choisis avant la réalisation...

J.-R. B. : Mais parfois on peu être déçu...

P. F. : C'est ça le problème, il ne faut pas que tu te trompes ! Quand tu t'aperçois que tu t'es fait fourrer, il est trop tard. Donc il ne faut pas que tu te trompes, et dans ce film-là, je ne me suis pas "fourré" souvent, il n'y a pas beaucoup d'erreurs. Si j'avais une note à me donner, je me donnerais 95 % - ça ne veut pas dire que le film est bon, mais si je regarde mon travail. Je sais que je me suis trompé quelques fois, mais quand tu te trompes de 5 %, c'est pas si mal. Et je permets à tous mes collaborateurs de se tromper un petit peu, de sorte que chaque acteur se trompe : il ne peut pas toujours réussir à 100 %, le directeur photo non plus, la maquilleuse, le directeur artistique. On s'est donné collectivement une marge d'erreur de 5 %. Ce que tu vois sur l'écran, c'est pas juste moi, c'est le travail de 200 personnes.

J.-R. B. : Parlant de travail, lorsqu'on réalise un film il y a parfois des idées, des impressions qui nous viennent de films qu'on a déjà vus, du travail fait par d'autres artistes ou cinéastes. Est-ce qu'il y a des réalisateurs qui vous ont inspiré pour 15 février 1839 ?

P. F. : Si tu me demandes ce qui m'a influencé... J'ai 54 ans, alors sur l'écran tu as 54 ans d'influences de toutes sortes de choses : des livres que tu as lus, des musiques que tu as écoutées, des oeuvres littéraires, toutes sortes de choses. C'est tout moi qui est sur l'écran. S'il fallait que je te nomme des noms, on serait encore là demain matin.

J.-R. B. : Ils sont nombreux donc.

P. F. : Par exemple, il y a deux réalisateurs québécois qui m'ont amené au cinéma, deux réalisateurs québécois parmi les plus grands du cinéma mondial, mais personne le sait parce que ce ne sont que des Québécois, ce sont des gars comme Pierre Perrault et Gilles Groulx. Au début du film, il y a une citation de Gaston Miron, un des plus grands poètes de l'histoire de la poésie mondiale. Il y a des choses à l'écran qui doivent être l'influence de Rembrandt, l'influence de Verdi, de Theodorakis, de Solanas en Argentine, l'influence de penseurs politiques comme Pierre Vadeboncoeur, Fernand Dumont ou Camus ou Franz Fanon, ça n'arrête pas. Dans chaque mot, chaque ligne, chaque phrase. Ce qu'un artiste te donne, c'est l'influence de tout ce qu'il a vécu.

J.-R. B. : Et dans votre cas, c'est une belle vie de vécue jusqu'à maintenant.

P. F. : Je ne sais pas si c'est une belle vie, sauf qu'un truc dont je suis fier, c'est que j'ai 54 ans, j'ai commencé à 20 ans à faire des films, et je n'ai fait que les films que je voulais faire, toujours, toujours, toujours. Je n'ai pas été obligé de me prostituer pour survivre, c'est déjà pas mal. Tu vis plus pauvrement, mais la liberté a un prix, et la mienne je la défends jalousement. J'ai 54 ans, je me suis rendu jusque-là sans trop avoir à me mettre à genoux.

J.-R. B. : 54 années, dont 2 films au cours des deux dernières années. Est-ce que vous avez encore d'autres projets à réaliser, des rêves que vous n'avez pas encore pu mettre sur papier ou qui restent à l'état d'ébauche et que vous comptez réaliser, ou si cette fois-ci vous comptez prendre des vacances pour quelques temps ?

P. F. : Je voulais arrêter, parce que deux en deux ans pour moi, c'est un peu trop. Mon cerveau ne fonctionne pas assez vite, je ne veux pas être dans le Record Guiness non plus, ce n'est pas mon but. On ne peut pas enchaîner les films pour le plaisir de les enchaîner, il faut prendre le temps d'essayer de réfléchir. Je suis un peu vide ces temps-ci, je ne sais pas si je vais être vide à jamais ou si ça va revenir. Je veux prendre le temps de réfléchir.

J.-R. B. : Merci beaucoup Pierre Falardeau.



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